[DOSSIER] Sud Forêt, la province tente une stratégie de plus court terme

L’exécutif réinjecte de l’argent mais désavoue les choix réalisés par la mandature précédente. Les objectifs de plantation sont revus à la baisse. Le pinus et le santal ont désormais la priorité sur les espèces à croissance lente, comme le kaori ou les araucarias, afin de générer des revenus plus rapidement.

Avant d’effectuer ses annonces, Philippe Blaise insiste pour que les salariés quittent leur bureau ou leur pépinière, et rejoignent la salle. « On a assuré l’avenir de Sud Forêt », lance le vice-président de la province Sud, désireux de rassurer ceux qui s’inquiétaient pour la pérennité de leur emploi. Pour financer les plantations, la province prêtera 750 millions de francs à sa filiale, 75 par an pendant dix ans, et elle procédera à une augmentation du capital de 735 millions de francs d’ici l’année prochaine.

La Caisse des dépôts, l’autre actionnaire majeur, apportera 240 millions. En dix ans, la province avait apporté 950 millions, sans exigence de remboursement. Mais pour Philippe Blaise, « les subventions ont leur limite. On arrive au bout du chemin. On a besoin que Sud Forêt devienne économiquement viable ». À son sens, la rentabilité n’aurait pas pu être atteinte en poursuivant dans la stratégie de très long terme lancée par l’ancien exécutif provincial, présidé par Pierre Frogier. « Ce qui a été mis en place n’est pas optimal, ça ne marche pas. »

« ON AVAIT LE MODÈLE ÉCONOMIQUE, MAIS PAS LES FINANCEMENTS »

À sa création par externalisation du service forestier, en 2012, la société d’économie mixte (à la fois publique et privée) avait reçu pour mission de planter 1 500 hectares par an. Principalement des espèces « nobles » comme le kaori ou les araucarias, à croissance lente (80 ans). Le chemin a été « long », les difficultés ont été « surmontées ». Le rythme de 300 hectares par an a été atteint, mais plus tard que prévu. Au total, 2 300 hectares ont été plantés en dix ans. « On avait le modèle économique, mais pas les financements », résume Nicole Andrea-Song, présidente du conseil d’administration de Sud Forêt depuis l’ancienne mandature.

Le nickel sollicité pour financer les plantations

Pour obtenir des moyens supplémentaires, la province Sud compte également sur son récent assouplissement du Code de l’environnement. Les sociétés minières ont désormais le droit de convertir 33 % de leurs obligations de reboisement en dépenses dans des plantations sylvicoles de « haute qualité environnementale ». Moins de plantation sur les massifs dégradés, mais plus de sylviculture : telle est l’équation économico-environnementale…

Et Sud Forêt mise sur le secteur du nickel d’une deuxième façon : la société travaille à la création du cadre légal d’un label « bas carbone ». Une étude a été financée à hauteur de 9 millions de francs par l’Agence française de développement.

Vale et la SLN, qui visent la neutralité carbone d’ici quelques décennies, pourraient ainsi compenser localement leurs émissions de CO2 en finançant les plantations de Sud Forêt.

 

Ces choix avaient fait l’objet d’une première remise en question. « En 2018, le conseil d’administration a validé un modèle économique pour la plantation d’espèces à croissance rapide », rappelle-t-elle. L’ancienne stratégie est désormais officiellement mise de côté. Premièrement, la province mise sur le pin des Caraïbes (ou pinus) et le santal, matures en 25 ans, ce qui fait gagner 55 ans d’entretien des arbres à l’exploitant.

« AMORCER LA POMPE »

« Pour payer nos prestataires, on a besoin de financement », explique Ricardo Pinilla Rodriguez, directeur général de Sud Forêt. « À court terme, on doit amorcer la pompe pour pouvoir continuer à planter des essences à croissance lente par la suite. » Ainsi, la société doit devenir « autonome », s’autofinancer le plus rapidement possible. Deuxièmement, l’objectif de plantation est nettement revu à la baisse.

Au cours des dix prochaines années, Sud Forêt devra planter 900 hectares, près de trois fois moins que le rythme envisagé en 2012. Les premières coupes, sur des arbres plantés il y a près de dix ans, auront lieu dans 16 ans, indique la province. D’ici là, elle compte donc procéder à « la mise en place de filières de valorisation ». Pour le pinus, les scieries Mathieu et Barbou auront besoin d’une « modernisation ». Pour le santal, destiné à la parfumerie, il est question de créer une unité de distillation en province Sud.

Gilles Caprais

Photos : Sud Forêt exploite 17 parcelles, un total de 2 300 hectares composé de 70 % d’espèces locales (30 % de kaoris, 30 % d’araucarias, 20 % de pinus, etc.). La société emploie 14 salariés permanents, et jusqu’à 160 personnes (emplois directs et indirects) au cours des pics de plantation. / G.C.

Foncier coutumier : « il y a une insécurité »

Comment trouver 450 hectares pour planter ? « On vise le foncier privé qui n’est pas utilisé pour de l’élevage ou de l’agriculture », précise Nicole Andrea-Song, présidente du conseil d’administration de Sud Forêt. Il y a deux ans, un premier accord a été signé pour une parcelle privée du côté de Pocquereux. Il en faudra beaucoup d’autres.
Quid du foncier coutumier, où les terres sont vastes, où des projets ont déjà abouti dans de nombreux domaines ?

Philippe Blaise écarte pour l’heure cette option. « On sait qu’il y a une insécurité sur le foncier coutumier. On ne sait pas qui sera là dans 25, dans 50 ans. Il ne faut pas que le terrain soit retiré. Ce n’est pas un risque qui est acceptable. » Le premier vice-président de la province Sud veut des « garanties ».

« Le foncier n’est pas préemptable en cas de problème, c’est ça le vrai sujet », insiste Éric Pannoux, directeur pour le Pacifique de la Caisse des dépôts et consignations. « Le droit coutumier et le droit commun doivent être liés, c’est toute la problématique, il faut y réfléchir. »

Philippe Blaise a une proposition, qui vaut également pour les terres agricoles, où « la problématique » est similaire. « Il faut que l’on arrive à trouver un système un peu novateur dans lequel les terres appartiennent, bénéficient aux populations coutumières, mais sont de droit commun. Ce qui permet, lorsqu’on veut récupérer l’investissement, de faire valoir les hypothèques. C’est tout l’enjeu des discussions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. » Une position qui pourrait heurter les coutumiers et les indépendantistes, où la question du foncier demeure extrêmement sensible.

 

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