[DOSSIER] La vie pénible des premiers bûcherons de Prony

L’histoire de l’exploitation forestière est indissociable du bagne. Vers 1870, une première activité voit le jour à Prony et prospère jusqu’en 1911. Les ruines, encore visibles dans le sud de la Grande Terre, témoignent de cette époque.

Les troncs découpés sur place étaient déplacés à bout de bras sur des kilomètres de piste. En ces temps-là, aucune machine pour soulager les efforts. Les forçats, transportés puis relégués, traînaient le bois sur une schlitte, nom alsacien d’une luge parcourant l’exploitation forestière de Prony sur des rails. Les chantiers de coupe s’étalaient sur des kilomètres de dénivelé autour de la scierie, installée à partir de 1867 dans la baie très boisée en cette fin de XIXe siècle. « Je ne pense pas qu’il y ait eu une autre exploitation de cette taille avant, explique l’historien Louis-José Barbançon. Il y avait certainement d’autres exploitations puisque Port-de-France (Nouméa) et Napoléonville (Canala) ne se sont pas construits qu’avec du bois importé. »

En 1874, l’administration pénitentiaire récupère aux militaires le camp Sébert et son domaine de 20 000 hectares. 210 personnes, dont 154 condamnés, s’installent alors dans ce village aménagé autour de la scierie et des docks, puis de la boulangerie, de la poudrière, des magasins et des entrepôts. « Les bagnards vivaient dans des huttes en bois, raconte Emmanuel Jeanjean, vice-président de l’association du Village de Prony qui préserve ce patrimoine. Ils ont construit le village tel qu’on le voit aujourd’hui grâce aux ruines. »

Photo : L’appontement de Prony et les quais en pierre sur lesquels des poutres sont en attente d’être embarquées pour Nouméa. © Archives de Nouvelle-Calédonie

« BÉTAIL HUMAIN »

Les chênes gommes, les pins colonnaires et les kaoris tranchés dans les 3 000 hectares de forêt aux alentours étaient traités sur place. Les arbres étaient plongés dans de l’eau saumâtre pendant six mois, avant d’être séchés à l’ombre. Après le séchage, dont la durée variait pour chaque essence, ils étaient envoyés à la capitale par chaland. « Le bois ne servait pas qu’à la pénitentiaire, il était utilisé pour les bâtiments de Nouméa. La charpente alignée du CHS Albert-Bousquet est un bon exemple encore visible », reprend Louis-José Barbançon.

À cette époque, la colonie française avait énormément besoin de bois. La ressource était massivement importée, mais aussi produite localement. Partout, où les colons s’installaient, le bois était coupé. L’île des Pins avait sa propre scierie installée à côté du château d’eau et gérée par la pénitentiaire. À Prony, les détenus étaient envoyés spécialement pour exploiter les forêts. À partir de 1889, les délinquants récidivistes, dits relégués, remplacent les transportés, condamnés aux travaux forcés pour des crimes de droit commun. En 1898, ils seront plus de 600 à exploiter le bois dans des conditions de travail inhumaines.

Dans le Mémorial du bagne calédonien, Louis-José Barbançon rapporte le témoignage d’un écrivain anglais relatant son « étrange » expérience dans « la voiture de l’Administration », une « plateforme sur roues, avec quatre sièges regardant vers l’arrière » qui serpentait dans la forêt « sans moteur ». « C’était la première fois que je voyageais à bord d’une voiture tirée par des êtres humains qui le faisaient par obligation et qu’on aurait privés de nourriture s’ils avaient refusé de le faire », note le voyageur européen qui décrit le « travail d’animal de trait » de ce « bétail humain ».

Prony tourne progressivement la page du bagne forestier à partir de 1907. En 1910, seulement 28 relégués travaillent sur place. Le camp ferme définitivement ses portes en septembre 1911. Quelques décennies plus tard, le début de l’exploitation minière de Prony éclipse pour un temps ce chapitre de l’histoire calédonienne.

Brice Bacquet

Photo : Vue sur la scierie et les ateliers de Prony en 1885. © Archives de Nouvelle-Calédonie

Un week-end à la découverte de la baie de Prony
Les 26 et 27 novembre, l’office de tourisme du Grand Sud organise un week-end pour découvrir de différentes manières la baie de Prony. Plusieurs sorties et activités sont proposées, dont des visites guidées des ruines historiques par les bénévoles de l’association du Village de Prony.

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