Les salariés d’Enercal inquiets

Près de 150 salariés d’Enercal étaient mobilisés en intersyndicale, le 13 octobre, devant le gouvernement. Ils sont inquiets quant à la gouvernance de l’entreprise au capital majoritairement public, à la veille d’une réorganisation du système électrique.

Les mobilisations chez les salariés d’Enercal sont plutôt rares. Celle de mardi est très probablement le signe annonciateur de bouleversements dans le secteur de l’électricité en Nouvelle- Calédonie. Comme l’a rappelé Christopher Gyges, le membre du gouvernement en charge de l’énergie, un rapport de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a été rendu et pose des pistes de réflexion pour réorganiser le système électrique. Ce rapport, terminé il y a plus d’un an et présenté à l’ensemble des décideurs politiques, n’est pas le premier. Les responsables des collectivités, qui sont les principaux actionnaires d’Enercal, n’ont toutefois pas jugé utile de réformer le système plus tôt.

Et c’est bien cette gouvernance ou plutôt cette absence de gouvernance qui inquiète les salariés et ces derniers voient se rapprocher la cessation de paiement à grande vitesse et pour plusieurs raisons. La première tient à l’essor considérable de la production d’énergie d’origine photovoltaïque. Lors de l’adoption du schéma pour la transition énergétique (Stenc), il était prévu de réserver des capacités de production à Enercal, selon Teddy Wongsodjirono, le responsable de l’énergie de l’Usoenc, de manière à lui permettre de gagner suffisamment d’argent pour financer les infrastructures nécessaires au transport de cette « nouvelle » électricité, produite loin de Nouméa où l’énergie est majoritairement consommée. Ces lignes à haute tension représentent un investissement considérable qu’Enercal n’a plus vraiment les moyens d’assumer.

Si l’industriel assure une partie de la production d’énergie photovoltaïque, les multinationales se sont engouffrées dans la brèche et sont aujourd’hui majoritaires. Ces derniers mois, l’Autorité de la concurrence a dû se prononcer sur de nombreuses fusions- acquisitions dans le secteur (les décisions sont à retrouver sur le site de l’Autorité). On retrouve, en particulier, la forte présence du groupe Total et de GDF Suez. Si la concurrence a permis de faire baisser les prix de production, il n’en reste pas moins qu’aux bas coûts de production du photovoltaïque souvent mis en avant, il faut ajouter le transport, qui se chiffre en milliards de francs.

Des choix politiques au détriment d’Enercal

C’était toute l’idée de fixer l’horizon du Stenc à 2030, de façon à pouvoir financer les infrastructures. Vouloir aller plus vite que la musique risque de mettre sérieusement à mal Enercal sauf si l’actionnaire, à savoir le gouvernement, met la main à la poche. Une option dont doutent fortement les syndicats de salariés d’Enercal, compte tenu de la situation financière de l’institution. À noter également, les producteurs ne contribuent pas au financement de l’activité du transport. Pire, ces multinationales « font remonter leurs bénéfices à leurs maisons mères*, note le représentant de l’Usoenc. Nous n’avons rien contre ces multinationales, mais il faut nous donner les moyens de travailler. Nous avons une mission, faire en sorte que les Calédoniens puissent avoir de l’électricité, une énergie qui est indispensable au développement ».

D’une certaine manière, cette question peut se résumer à une volonté politique de privatiser les bénéfices et de collectiviser les pertes ou les charges trop importantes. Une problématique du solaire qui vient se rajouter à celle de la distribution qui se pose déjà depuis plusieurs années. Si Enercal est déficitaire, c’est loin d’être le cas d’EEC, filiale du géant Engie, qui dégage de confortables bénéfices. L’Autorité de la concurrence s’est d’ailleurs penchée sur la question. Elle estime que le système doit être revu et que les activités d’Enercal** doivent être dissociées de façon à les rendre plus transparentes. Paradoxalement, comme le souligne le rapport de la CRE, la concurrence entre les deux opérateurs a conduit à un renchérissement des coûts (lire notre article www.dnc.nc). Ce n’est pas vraiment un hasard si l’attribution du marché pour la distribution électrique de Nouméa a été renvoyée à plus tard.

En plus de ne pas lui donner de moyens supplémentaires, le gouvernement rajoute des handicaps à Enercal en lui faisant, par exemple, porter une partie du manque de compétitivité de la SLN. Depuis le début de l’année, la société a versé près de 80 millions de francs par mois au métallurgiste pour compenser ses lourdes pertes, en partie liées au coût élevé de l’électricité. Toujours en lien avec la SLN, Enercal a également eu la charge de financer des études dans le cadre du remplacement de la centrale de Doniambo. Études qui ont ensuite été transmises gratuitement à l’ensemble des candidats à la construction de la future centrale, sans aucune garantie de retour pour le gestionnaire du réseau calédonien.

Quel avenir des salariés à Népoui et à Doniambo ?

Quelques heures après leur mobilisation, les salariés d’Enercal ont appris la nouvelle du lancement de l’appel d’offres pour la future centrale. D’une puissance de 200 MW, elle sera placée sur une structure flottante et fonctionnera au gaz. Si les agents se félicitent de cette avancée, ils se demandent néanmoins s’ils seront associés au projet, en particulier les salariés travaillant actuellement sur la centrale de Doniambo. Un questionnement identique pour la centrale de Népoui, dont la fermeture est préparée depuis de nombreux mois. Là encore, les syndicats s’interrogent quant aux intentions du gouvernement. La mobilisation du mardi 13 était en partie motivée par la décision que devait rendre le gouvernement le jour même sur le choix de l’entreprise qui devra réaliser la ferme solaire de 30 MW (près de trois fois la puissance de la plus grande des centrales solaires actuelles).

Pour Teddy Wongsodjirono, la position du gouvernement est difficilement compréhensible. Dans le cadre de la fermeture de la centrale de Népoui, c’est Enercal qui avait proposé ce projet de ferme photovoltaïque de 30 MW. Le gouvernement avait toutefois décidé de faire jouer la concurrence. Il semble qu’Enercal soit aujourd’hui la mieux placée. « La direction et le gouvernement ont confirmé que notre tarif était le mieux placé (en dessous des quatre francs du kilowatts : Ndlr). Nous sommes une société du pays qui travaille avec et pour les enfants du pays », explique le syndicaliste. Une incompréhension d’autant plus grande que le projet d’Enercal dépasse le simple cadre de la centrale et prévoit une redynamisation de la zone de Népoui en intégrant les agents qui ont déjà commencé des formations pour leur reconversion. Le gouvernement s’est donné une quinzaine de jours pour officialiser son choix.

* La décision du tribunal administratif de Nouméa, en 2019, concernant l’assujettissement de ces sociétés à la CCS (contribution calédonienne de solidarité) avait suscité une vive polémique. Elle avait conduit le gouvernement à devoir rembourser près de 1,5 milliard de francs à une quarantaine de sociétés.

** À l’instar de l’OPT qui finance le déficit de son activité courrier et services financiers par les bénéfices sur l’internet et les télécommunications, Enercal finançait le transport par les activités de production et de distribution qui constituent les trois métiers de l’électricité.


Des pistes de solution ?

Le membre du gouvernement en charge de l’énergie, Christopher Gyges, a indiqué que les manifestants souhaitaient que le prix de l’électricité soit, en quelque sorte, libéralisé pour augmenter les recettes d’Enercal. En réalité, les représentants de l’intersyndicale, qui sont pour la plupart engagés contre la vie chère, ont d’autres idées en tête et, en particulier, le rapprochement d’Enercal et EEC. Dans le contexte social difficile, une augmentation du prix de l’électricité serait un mauvais signal envoyé à la population. Une participation des producteurs qui se verraient rogner une partie de leurs marges pourrait aussi être envisagée. Enfin, le ralentissement des projets d’énergies renouvelables permettrait de relâcher la pression sur le gestionnaire et laisserait du temps pour financer les investissements nécessaires.


Le problème de l’autoconsommation

L’autoconsommation consiste à installer des panneaux solaires sur le toit des particuliers, des entreprises ou des bâtiments collectifs. Une énergie qui peut être directement consommée ou, quand elle ne l’est pas, revendue à Enercal. Cette électricité est achetée à un prix élevé, de l’ordre de 21 francs du kilowatt. Un tarif qui a vocation à encourager le développement de ces installations photovoltaïques. Reste que l’amortissement des installations est réalisé au bout de six ans. Passé cette date, le prix de rachat ne varie pas et plombe les comptes de l’opérateur pour une vingtaine d’années. Le dispositif est au profit de quelques particuliers, entreprises et promoteurs, mais aura un coût pour l’ensemble de la collectivité puisqu’elle aura, in fine, à couvrir le déficit d’Enercal qui sera dû en partie à cette autoconsommation.

M.D.

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