La question environnementale de Vale

L’impact environnemental de la mine est important. C’est tout particulièrement le cas de l’usine du Sud, située dans une zone extrêmement riche de sa biodiversité. L’environnement y est menacé par le barrage qui retient les résidus d’exploitation et dont les risques de rupture sont avérés, selon André Fabre, un expert qui connaît bien ce complexe industriel. Un point essentiel dans le cadre de la cession de l’usine.

La cession de Vale cristallise les oppositions sur plusieurs points. On parle beaucoup des montages financiers et des différentes stratégies industrielles (lire nos précédentes éditions), mais moins de la problématique environnementale. Elle pourrait cependant être au cœur de la « guerre » que se livrent les grandes multinationales afin de faire main basse sur le « diamant de Goro ». Pour se remettre dans le contexte, il faut rappeler qu’en 2015, un premier barrage retenant des boues résiduaires d’une mine de fer cédait, occasionnant une catastrophe environnementale sans précédent au Brésil et le décès de 17 personnes. Quatre ans plus tard, c’était au tour d’un autre barrage de Vale de s’effondrer, emportant au passage 259 vies et provoquant un nouveau désastre écologique.

La Calédonie accueille une installation du même type afin de stocker les résidus de l’exploitation de l’usine du Sud. Les boues dont ont été extraites les matériaux recherchés tels que le nickel, le cobalt ou encore le chrome sont stockés au sein de KO2, une vallée fermée par une berme, ou barrage, constituée de matériaux d’extraction. Ce barrage fait l’objet de nombreuses inquiétudes. Il est soumis à la surveillance de la Direction de l’industrie, des mines et de l’énergie de la Nouvelle-Calédonie (Dimenc) pour le compte de la province Sud, compétente en matière environnementale. Pour compléter son expertise, la Dimenc a fait appel au Bureau d’études techniques et de contrôle des grands barrages (BETCGB), rattaché au ministère de la Transition écologique.

Peu de transparence sur les expertises

Un suivi qui n’a pas suffi à rassurer André Fabre, minérallurgiste et ingénieur spécialisé dans mine et le génie civil à la retraite. L’expert, également connu pour son engagement sur le dossier de l’amiante, connaît bien l’usine du Sud pour avoir participé aux études préliminaires du projet à la fin des années 70, début des années 80. Il avait d’ailleurs été recommandé par le BRGM à Inco, en 2001, pour sa bonne connaissance du dossier (Inco est la société canadienne qui avait lancé le projet avant qu’il ne soit repris). Dans une interview accordée à nos confrères d’Actu. NC, fin janvier, il alertait déjà l’attention des pouvoirs publics et de la population sur les risques liés à ce barrage.

André Fabre redoute que, comme au Brésil, le barrage lâche par le bas, en raison d’infiltrations d’eau générant une instabilité de la structure. Un risque très sérieux lié aux matériaux utilisés pour construire le barrage et ceux contenus dans la zone de stockage. Quelques éléments sont donnés dans une étude du CNRT (Centre national de recherche technologique sur le nickel et son environnement) dont le rapport scientifique sur les gisements de nickel latéritique a été publié en 2016. Il souligne le caractère « thixotropique particulier de ces matériaux », autrement dit, leur aptitude à se liquéfier à forte hydratation. Et ce n’est pas un hasard si les ingénieurs ont choisi d’installer un barrage hydroélectrique à Yaté. La zone présente l’une des plus importantes pluviométries du territoire. Plusieurs affaissements du barrage ont ainsi été constatés dont l’un de près de cinq mètres, ainsi qu’un autre, probablement causé par un séisme, d’une moindre ampleur.

En novembre 2017, la Dimenc a par ailleurs produit une analyse suite à la demande d‘autorisation de modification de la berme dans le cadre du projet Lucy. Les observations et demandes de l’administration sont consignées dans un courrier de cinq pages, adressé au directeur général de Vale et envoyé en copie à l’état-major de zone de défense et sécurité du haut-commissariat. De manière générale, il est relevé des carences dans les études, calculs et autres analyses nécessaires à une bonne prise en compte du risque. Un passage attire plus particulièrement l’attention. « Il est indiqué, en conclusion de l’analyse de stabilité statique de la verse et ses répercussions sur la berme, que la structure interne des limonites et saprolites de fondation pourrait s’effondrer sous l’effet des chargements supplémentaires, conduisant à excéder la pression de quasi-consolidation. Il est possible d’affirmer que c’est même une certitude, puisque vous indiquez que la charge appliquée actuellement par la berme existante (chargement actuel) sur les fondations sous- jacentes est très proche de la pression de quasi-consolidation des limonites ». On peut encore s’étonner de la remarque suivante, « il ne paraît pas acceptable de prendre des hypothèses moins pénalisantes que celles retenues pour l’ouvrage initial ».

L’analyse de la Dimenc ne s’arrête pas là et se montre très critique sur les lacunes des études réalisées par Vale NC qui nécessitent des « justifications rigoureuses » sur de nombreux points, la levée d’incertitudes, « la prise en compte de la sûreté des ouvrages vis- à-vis d’événements hydrologiques extrêmes », et pointe l’absence d’analyse de risques de déstructuration des éléments de fondation et de ses conséquences pour la sûreté de l’aménagement. Toutes ces observations faites à la mi-novembre 2017 n’ont pas empêché le président de la province Sud de l’époque, Philippe Michel, de donner son autorisation au projet le 1er décembre suivant. Nous avons sollicité, sans succès, la Dimenc afin de savoir si l’industriel avait pu apporter des réponses en l’espace de 15 jours. Nous avons également contacté le haut-commissariat, destinataire de l’ensemble des courriers, pour prendre connaissance d’éventuelles démarches visant à engager des expertises. Nous n’avons pas obtenu de réponse.

Quelles responsabilités ?

Comme les dirigeants de Vale NC l’ont rappelé, sans Lucy, l’exploitation ne sera pas possible. Lucy, en dehors de la stabilité du barrage, pose également question, selon André Fabre, sans même parler de la capacité à faire fonctionner l’outil de manière efficace. Pour l’expert, de nombreuses études restent à mener sur les résidus « séchés » afin d’éviter qu’ils se liquéfient à nouveau, d’autant plus que le processus de séchage sortira un matériau contenant toujours 23 % d’eau. Autant de questions qui restent en suspens et qui ne sont pas anodines puisqu’elles conditionnent la pérennité de l’usine. Seul Vale connaît les véritables raisons de son départ, mais le barrage n’y est peut-être pas totalement étranger.

Dans le cadre de la procédure de reprise, ces éléments interrogent quant aux responsabilités qui incomberont au futur exploitant. La proposition d’Antonin Beurrier, dans le projet associant Trafigura, est de passer par une assurance privée qui pourrait prendre en charge les dégâts à hauteur de 40 milliards de francs. Somme à laquelle il convient d’ajouter les garanties environnementales et minières qui doivent passer de 8 milliards à 16 milliards de francs dans le cadre du rachat.

De son côté, le consortium Sofinor-Korea Zinc a indiqué ne pas vouloir assumer le risque environnemental laissé par Vale, sans disposer a minima d’expertise indépendante. Un refus qui peut notamment se justifier par l’ampleur des conséquences que pourraient avoir la rupture du barrage et son coût financier. Au Brésil, on parle de plusieurs milliards de dollars US, soit plusieurs centaines de milliards de francs. Au-delà des stratégies industrielles et du montage financier, le refus d’assumer les conséquences d’une rupture du barrage pourrait bien être au cœur des réticences de Vale de considérer l’offre associant la Sofinor aux Coréens.

M.D.

À l’origine, des panneaux avait été installés pour prévenir du risque en cas de rupture du barrage. Les panneaux (sur la photo) ont été enlevés. On pouvait notamment y voir la carte prévoyant les coulées de boue.

À gauche de la carte, la zone triangulaire rouge foncé corres- pond à la berme et la verse, les zones blanches sont les zones qui seraient impactées par les boues. Les communes du Mont- Dore et de Yaté seraient forte- ment touchées, sans parler de la Kué. Le creek serait entière- ment recouvert, jusqu’à la mer. Il pourrait également y avoir des conséquences jusqu’à la réserve Merlet, qui se trouve au large. Si la vie des populations n’est pas directement menacée, personne ne vivant en aval, la pêche et les activités économiques seraient sévèrement menacées.

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