Jacques Lafleur : quel héritage politique ?

Dix ans après la disparition de Jacques Lafleur, plusieurs personnalités calédoniennes nous ont expliqué ce qu’ils retiennent de l’homme et de son parcours. 

« Poupoune » Debien. Éleveur à Témala.

« L’impression d’être écoutés »

« J’ai connu Jacques dès le début, à Ouaco, quand il faisait de l’élevage. Nos propriétés étaient à côté et il venait souvent voir mon père. C’était une personne qui aidait tout le monde. Il a aidé mon fils qui pouvait travailler avec son bétail. Il avait cette capacité de pouvoir discuter avec tout le monde, les Mélanésiens, les Européens… On l’a suivi en politique dès le début du RPC, en 77. À cette époque, on avait tout le temps des personnalités qui venaient prendre le pouls de la brousse. On avait l’impression d’être écoutés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Plus personne ne se déplace.

Moi, ce que je souhaiterais, c’est que nos élus actuels se mettent bien en tête ce qu’il avait fait avec les indépendantistes et que nos politiques reprennent le même chemin pour s’entendre. En brousse, tout ce que l’on souhaite, c’est qu’ils fassent en sorte que les problèmes du passé ne reviennent plus, qu’ils se mettent autour d’une table pour parler du futur. Parce qu’on a été isolés, seuls et ce n’était pas gai. Je ne sais pas comment c’est à Nouméa, mais nous, en brousse, on a la chance de toujours se parler entre nous avec les Mélanésiens. On parle tous les jours, en ce moment, de l’usine du Sud, par exemple. Il faut réussir à se parler et écouter aussi ceux qui construisent, les entreprises, la société civile. »

Ismet Kurtovitch. Historien.

« Il a su anticiper des choses importantes »

« Finalement, Jacques Lafleur incarne le choix du compromis. Je dis finalement parce qu’il n’a pas toujours été dans cet état d’esprit, comme tous les non-indépendantistes d’ailleurs. Il restera dans l’histoire calédonienne pour cela et aussi comme celui qui a réussi à faire valoir ces compromis auprès de son électorat, qui n’y était pas favorable, comme l’ont montré les résultats des référendums de 1988 et de 1998. Il reste aussi le dirigeant politique. Lorsque l’on relit ses déclarations pendant les événements, il y a la parole martiale et, toujours à côté, la parole qui n’oubliait pas le dialogue avec les indépendantistes, ni la place des Kanak dans la société calédonienne. Il a d’ailleurs toujours su permettre à un nombre important de Mélanésiens de vivre et de s’exprimer au sein de son parti. Cette ligne politique, on la retrouve, par exemple, dans la présence d’Henri Wetta (représentant du RPCR : NDLR) dans le gouvernement de Jean-Marie Tjibaou.

Je retiens également le compromis passé sur la mine. C’est quelque chose d’important et il n’était pas obligé de le faire. Il avait compris la dimension économique de la revendication des indépendantistes. Plus le temps va passer et plus on sera capable d’insérer Jacques Lafleur dans son époque et de mesurer à quel point il a su, malgré tout, anticiper les choses importantes. Quand on voit la violence extrême pendant les événements et la radicalité du contenu de la revendication de l’Indépendance kanak socialiste, on mesure la difficulté du travail des hommes politiques calédoniens à la fin du XXe siècle et, singulièrement, celui des leaders et Jacques Lafleur était de ceux-là. »

Walles Kotra. Directeur régional de Nouvelle-Calédonie La Première, auteur de Conversations calédoniennes.

« La rencontre de deux hommes »

« Jacques Lafleur, c’est surtout l’homme du Rassemblement. C’est ce côté qui a dominé, davantage que l’homme de la poignée de main. Je trouve qu’il n’a pas véritablement été célébré comme Jean-Marie Tjibaou et c’est dommage pour la Nouvelle-Calédonie. Lorsque l’on parle des accords de Matignon- Oudinot, on parle beaucoup de Rocard, mais c’est surtout la rencontre de deux hommes, Lafleur et Tjibaou. À ce moment, ils sont devenus des hommes d’État, ils ont dépassé les postures politiques, symbolisant la rencontre de deux Calédonie. À sa mort, Jean-Marie Tjibaou est entré dans l’univers symbolique de la Nouvelle-Calédonie. Cela n’a pas été le cas de Lafleur, qui était pourtant dépositaire des accords.

Une partie de l’explication est probablement culturelle. Les Kanak ont une relation particulière avec leur chef. Tjibaou a été critiqué, mais tout le monde est resté derrière lui. Les loyalistes craignaient Jacques Lafleur, ce qui explique peut-être aussi pourquoi ils ne l’ont pas positionné dans l’histoire, alors que les indépendantistes le reconnaissaient comme celui de la poignée de main. Lorsqu’il avait été question de revoir le centre culturel Tjibaou, il l’avait d’ailleurs soutenu contre ses troupes. »

Gilles Ukeiwé. Proviseur du lycée Williama-Haudra à Lifou.

« Courageux »

« C’est un compagnon de route de mon père (NDLR: Dick Ukeiwé). Pour moi, c’est un personnage emblématique de la Nouvelle- Calédonie qui va continuer à marquer notre histoire. C’était aussi un homme courageux, car à l’époque des évènements, les choses étaient très difficiles. C’était un homme de paix qui a su dialoguer, faire un pas vers les autres et vraiment essayer de les comprendre. Mais surtout, il l’a fait au bon moment. Il y a beaucoup d’hommes de paix, mais le plus difficile est de s’impliquer dans des moments critiques. »

Warren Naxue. Adjoint au maire de Nouméa, sans étiquette et fils de Robert Paouta Naxue, un des proches de Jacques Lafleur.

« Il savait faire le lien »

« Je me rappelle lorsque mon père, Robert Paouta Naxue, allait rencontrer Jacques Lafleur à l’assemblée territoriale et nous emmenait avec lui. Il était le chef de file qui avait réussi à rassembler des personnalités comme le vieux Ukeiwé, le vieux Reybas ou encore Maurice Nenou. Mon père, le plus jeune d’entre eux, avait été appelé pour représenter le RPCR à Lifou et dans les Îles, avec le soutien du grand chef. Il était reconnu tant sur le plan coutumier que sur le plan sportif. Jacques Lafleur a très bien su s’entourer et il savait surtout écouter, c’était une manière de faire le lien et c’était une véritable force. Avant de prendre une décision, il consultait toujours autour de lui. Il appelait souvent mon père, élu deux fois maire de Lifou par la suite.

Je me souviens aussi que Jacques Lafleur allait au contact des gens, à leur rencontre. Je garde le souvenir d’une personne très engagée, parfois dure, mais aussi altruiste qui savait écouter ceux qui avaient des problèmes. Il mettait tous les moyens en son pouvoir pour les aider et savait remercier les gens qui lui étaient loyaux. J’ai été témoin de la scission, en 2005, mais à l’époque, je n’étais pas conscient de l’importance du moment. Ceux qui ont pris la suite n’étaient peut-être pas à la hauteur de son héritage, car ils n’arrivent pas à rassembler, pour preuve l’éclatement du RPCR. »

Jean-Pierre Cabée. Ancien directeur du Conservatoire

« Une homme féru d’art »

« Jacques Lafleur avait porté l’École territoriale de musique devenue le Conservatoire. L’ETM était au Centre d’art et il avait également été à l’origine de la réhabilitation des locaux, en 96- 97. Il avait commandé un magnifique piano autrichien, un Bösendorfer, pour pouvoir accompagner les groupes ! Calédonien, installé à Paris, il m’a demandé de revenir en 2003 au Conservatoire. Ensemble, nous avons été à l’origine de la saison Prestige. Jacques Lafleur venait à tous les concerts. C’était un mélomane, il aimait la musique classique et ses grands auteurs. Il jouait également du piano. Il appréciait les Petits Violons. Le quatuor à cordes du Conservatoire lui a d’ailleurs rendu hommage en jouant à ses obsèques. J’ai le souvenir d’un homme très féru d’art, qui aimait aussi beaucoup la peinture. »

Hommages

Une cérémonie est organisée vendredi à 16 heures, à Ouaco, avec la pose d’une nouvelle stèle en acier, les autres ayant été abîmées par le passé. Un hommage est prévu par ses proches (association En mémoire de Jacques Lafleur) au cimetière du 4e kilomètre à 16 heures. La présidente de la province Sud, Sonia Backes, a également organisé un hommage à 18 heures.

C.M.

©Marc Le Chélard AFP 

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