Felise, l’artiste du javelot

Au terme d’une superbe saison, Felise Vahai Sosaia a connu sa première sélection en équipe de France, au mois d’août. Le Wallisien du Club athlétique Jules-Garnier a quelque chose de plus que les autres lanceurs, estime son entraîneur. Une sensibilité et un toucher qui pourraient l’amener bien plus loin encore.

Vendredi 9 h 30, stade de Magenta. La force a été laissée au vestiaire. Ce matin, tout est affaire de sensations, de précision. Felise avance à petits pas, jambes fléchies, buste tourné vers la droite. Il allonge la jambe gauche, met tout son corps en tension : le « fouet » s’arme, puis se relâche. La balle lestée jaillit à une vitesse stupéfiante. Cent fois le même geste, en apparence. Cent fois, l’entraîneur voit une imperfection.

Éric Reuillard traque les détails qui mèneront son athlète à d’aussi belles saisons que celle qui s’est achevée au mois d’août. Premier titre de champion de France, premier maillot bleu aux championnats d’Europe. Record personnel encore repoussé de cinq mètres, à 78,09 m. Plus que cinq pour dépasser l’antique record de France de Pascal Lefèvre, qui tient bon depuis 1989. « Ce n’est qu’une étape », glisse l’en- traîneur, qui se défend de tout manque de respect envers la vénérable marque.

«UN TRUC EN PLUS»

Dans deux ans, les Jeux auront lieu à Paris. Impossible, pour un athlète français, de ne pas rêver du Stade de France sous la flamme olympique. Mais pour se qualifier, les lanceurs de jav’ seront sommés par la Fédération de dépasser 85 mètres, porte d’entrée du meilleur niveau mondial.

La barre est haute mais le potentiel de Felise est insondable. L’ancien élève du lycée Jules-Garnier ne se consacre pleinement à l’athlétisme que depuis deux ans, ce qui lui confère une certaine fraîcheur physique et mentale. Et il a « un truc en plus ». À Wallis, où il a vécu jusqu’à ses 17 ans, Felise a hérité de la culture des sports tradition- nels apparentés au lancer de javelot. Le pa sika et le pa ulutoa consistent à projeter le plus loin possible, rebond compris, un long bois surmonté d’une flèche. On l’empoigne par l’extrémité du manche, et non en son milieu, ce qui rend précaire l’équilibre du projectile.

Spectateur, bientôt acteur

À Munich, aux championnats d’Europe, Felise a vécu le stress de la première fois. « Dans le bus, j’ai croisé Jan Železný », le recordman du monde (98,48 m). Sur l’aire de lancer, il a côtoyé les meilleurs lanceurs actuels. Ses 74,70 m en qualification ne lui ont pas permis d’accéder à la finale. « Il a été spectateur. Comme lors de ses premiers championnats de France. Il n’y a rien de surprenant. La prochaine fois, il sera acteur », prédit Éric Reuillard.

 

Le lanceur doit exercer sa force « dans la pointe », sans quoi le javelot se désaxe et perd son élan. Felise n’était « pas le meilleur », mais certainement pas le plus mauvais. « Il y a une dimension presque artistique, pas uniquement balistique. Je pense que ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, il a autant de finesse. C’est un artiste, le Mozart du javelot », s’extasie Éric Reuillard.

OUBLIER (UN PEU) LES JO

Comme l’autre, Felise joue du piano. « Je prends des chansons que j’aime bien et j’essaie de les jouer. Ça me fait du bien. Dans le sport de haut niveau, il faut avoir des hobbies, des trucs qui te font penser à autre chose » qu’à ces neuf entraînements par semaine, qu’à cette recherche obsédante, souvent frustrante, de la perfection tech- nique. Exutoires encore, il joue toujours au basket et au volley, hors compétition. « C’est du sport uniquement pour le plaisir, c’est très important pour moi. »

Paradoxalement, l’athlète et le coach tentent même de se détacher de leur objectif principal. « Les Jeux olympiques, on n’en parle plus », assure l’entraineur. « Il faut les désacraliser. Trop se focaliser là-dessus, ce serait la meilleure façon de se planter. Et même si ça arrivait, il n’aura que 25 ans en 2024 », et tout l’avenir devant lui. Felise se concentre sur l’« instant présent ». Sur les petits pas, jambes fléchies, buste tourné vers la droite, qui le mèneront loin.

Gilles Caprais.

Photo : Avec ses 97 kilos pour 1,90 m, Felise n’a pas encore atteint le gabarit qu’il juge idéal. Cinq kilos supplémentaires seraient les bienvenus. / G.C.

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