Deux mois de plus sous cloche et après ?

Le gouvernement a décidé, mardi, de prolonger jusqu’au 31 juillet la suspension des programmes aériens réguliers internationaux. Seuls fonctionneront encore les vols de rapatriement et de continuité territoriale avec le même système de quarantaine à l’arrivée. Aucune échéance n’est avancée pour une réouverture progressive… simplement une volonté, éventuellement, qu’elle s’opère d’abord dans la région.

Depuis le 20 mars, les vols internationaux réguliers en provenance et à destination de la Nouvelle-Calédonie ont été suspendus en raison de la pandémie de Covid-19. L’arrêté du 1er avril officialisant cette décision prenait initialement fin le 31 mai. Cette semaine, le gouvernement a entériné la prolongation de cette suspension pour deux mois supplémentaires, soit jusqu’au 31 juillet. Il n’y aura donc que deux ou trois vols par semaine vers Tokyo/Paris et deux vers Sydney, pour les urgences et le fret. Une décision jugée lucide pour les plus craintifs, sachant que l’épidémie sévit toujours dans le monde, même si la plupart des pays ont entamé leur déconfinement. Mais qui semble aussi, pour d’autres, lourde de conséquences.

Le volume mondial de l’aérien réduit de 80 %

Cette décision, évidemment, ne dépend pas que de la Nouvelle-Calédonie. Dans le contexte actuel, le positionnement de chacun découle aussi beaucoup de l’attitude de ceux avec qui l’on partage les liaisons.

Un scénario de reprise lente et progressive semble se dessiner partout. Selon l’Association internationale du transport aérien (IATA), qui représente 280 compagnies à travers le monde, le plan de redémarrage de l’industrie se fera en trois phases. Globalement, la reprise des marchés domestiques va intervenir au mois de juin, puis au mois de juillet, ce sera au tour des marchés continentaux en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie-Pacifique. L’intercontinental reprendrait au quatrième trimestre.

Durant ces trois phases, le trafic promet d’être réduit, les destinations limitées avec des mesures sanitaires visant à réduire au maximum le risque de contamination du coronavirus. L’IATA envisage ainsi le port du masque obligatoire, le contrôle de la température et une déclaration sanitaire pour chaque passager tout en excluant de neutraliser des sièges dans les appareils, un système jugé non viable pour les compagnies à moins d’augmenter drastiquement les prix des billets. Le processus de contrôle, mis en œuvre avec les gouvernements et l’Organisation mondiale de la santé, doit être finalisé à la fin de ce mois de mai. Dans tous les cas, l’IATA n’attend pas un retour à la normale du trafic aérien avant 2023.

Nos destinations

Voilà pour la vision générale. Maintenant, la Nouvelle-Calédonie regarde plus particulièrement les décisions prises par les différents pays avec qui elle est en liaison.

La Métropole, par exemple, va effectivement reprendre ses vols intérieurs en juin et si les conditions le permettent, les vols européens, en juillet. Entre les territoires français, pour l’instant, seuls les rapatriements et les déplacements jugés essentiels sont opérés, un dispositif de continuité territoriale qui devrait bientôt prendre de l’ampleur si les inquiétudes des habitants concernés se dissipent. La Métropole compte, en effet, beaucoup sur l’outre-mer pour relancer son activité de transport aérien durant l’été. Air France souhaite ainsi, avec ses partenaires, monter en puissance d’ici le 30 juin vers les Antilles, la Guyane et La Réunion. Puis elle évoque un « redémarrage en grand » pour le mois de juillet vers ces destinations et Tahiti. La compagnie avait inclus, pour juillet également, la Nouvelle-Calédonie avec Aircalin via Tokyo, mais la décision du gouvernement ne va pas dans ce sens.

En ce qui concerne le Japon, le trafic domestique et international fonctionne également a minima (- 90 %). Aucune information n’a été donnée sur la reprise d’éventuels long-courriers destinés au tourisme. Mais il existe encore des liaisons aériennes pour des activités commerciales et professionnelles. Les conditions sanitaires s’annoncent particulièrement drastiques dans le pays.

À Tahiti, la reprise des vols internationaux est prévue, pour l’instant, pour le début du mois de juillet.

L’Australie va également ouvrir une partie de ses vols intérieurs en juin, mais il n’y a, pour l’instant, aucune information sur la reprise des vols internationaux.

De son côté, la Nouvelle-Zélande a assoupli ses règles pour les vols domestiques depuis mi-mai. À l’international, le pays reste également sur un fonctionnement minimal, étendu jusqu’à la fin du mois d’août avec des vols de fret, de cargo et de rapatriement via l’Australie, Los Angeles et Hong Kong, ainsi que Niue et Norfolk. Air New Zealand s’est néanmoins dite ouverte, « si les restrictions étaient levées », à opérer dès juillet des vols vers « Fidji, Tonga, Samoa, Rarotonga, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française ». La quarantaine étant un des problèmes majeurs à régler (lire plus loin).

Sans qu’aucune échéance ne soit concrètement avancée, il est envisagé, on le sait, de mettre en œuvre un corridor trans-Tasman entre les États australiens qui le souhaitent et la Nouvelle- Zélande et, éventuellement, les destinations du Pacifique qui se montrent intéressées comme Fidji ou la Polynésie française dont l’économie dépend grandement du tourisme. En Nouvelle-Calédonie, une proposition de délibération du Congrès autorisant le président du gouvernement à négocier la participation du territoire à ce corridor a été déposée par le groupe UC-FLNKS et Nationalistes (lire plus loin). Il devrait être examiné prochainement. On voit déjà s’immiscer dans les discussions des desiderata politiques sur les liaisons et liens à privilégier avec, peut-être, des différences symboliques de traitement entre la Métropole et les pays de la région.

La quatorzaine stricte ne pourra durer éternellement

En attendant, la Nouvelle-Calédonie défend bec et ongles son système actuel : le fonctionnement restreint aux rapatriements, à l’acheminement du personnel essentiel et les quarantaines en hôtel. Le plan de rapatriement, lancé le 3 avril, a permis à 2 104 personnes de revenir en Nouvelle- Calédonie. 531 effectuent actuellement leur quatorzaine dans les hôtels. Environ 500 personnes sont toujours en attente, selon le gouvernement. Les passagers doivent toujours ajouter une semaine supplémentaire en quarantaine à leur domicile avant de pouvoir reprendre une activité normale.

Les autorités ne semblent pas pressées de changer ces modalités particulièrement drastiques : on a observé la levée de boucliers de nos parlementaires au moment de la prorogation de la loi nationale d’urgence sanitaire, dont les dispositions sont plus souples avec des prérogatives relatives aux libertés individuelles. L’État et le gouvernement sont intervenus pour préciser que cette loi ne remettait pas en cause notre dispositif. Le sénateur Gérard Poadja (CE) a néanmoins déposé un amendement au Sénat pour s’en assurer. On peut imaginer que dans le contexte politique local, les élus nationaux ne feront rien pour imposer quoi que ce soit aux élus Calédoniens.

Les hôtels « dans le flou total »

Le dispositif de quarantaine stricte dans une structure dédiée, assorti d’un test systématique en fin de séjour, est considéré, on le rappelle, par le Conseil scientifique comme la stratégie qui assure la meilleure prévention de l’introduction du virus. Reste qu’elle est particulièrement lourde pour la collectivité, pour les structures hôtelières encore réquisitionnées et les voyageurs concernés. Peu de territoires sont d’ailleurs encore ainsi organisés. C’est un luxe indéniable.

Le système de quarantaine, géré par le PCO du gouvernement, poste de commandement opérationnel, a impliqué jusqu’à neuf hôtels, 150 agents de la Nouvelle-Calédonie, du personnel médical… Il avait au départ été évalué à 1,5 milliard de francs. Selon nos informations, il serait aujourd’hui plutôt de l’ordre de 2,5 milliards.

Il est de mise de dire que c’est une chance pour les hôtels, mais il s’agit plutôt d’une « opération blanche » puisqu’il repose sur un système d’indemnisations. Certes, les rapatriés remplacent les touristes, les touristes d’affaires, affinitaires qui font défaut, mais les professionnels ne sont néanmoins pas sur un fonctionnement qu’ils ont choisi, et dont ils tirent des bénéfices. Ce système impose, par ailleurs, la fermeture de structures adjacentes : bars, restaurants, spas et autres boutiques dont les pertes ne sont pas prises en charge.

L’hôtellerie, qui repose habituellement sur une gestion professionnelle précise, doit aussi s’habituer à un fonctionnement beaucoup plus aléatoire. Certains établissements font état de dysfonctionnements. Les listes d’arrivants ne correspondent souvent pas aux personnes accueillies, les arrivées se font parfois à 3 heures du matin par petits groupes, il arrive aussi que les rapatriés soient renvoyés, après leur arrivée, dans d’autres structures par manque de place. Un établissement a même reçu un jour, sans avoir été prévenu, un enfant seul de 9 ans. Lorsque les vols ont été suspendus durant dix jours au mois d’avril, parce que la sécurité sanitaire n’était plus assurée, les hôtels se sont littéralement vidés, en restant donc ouverts sans pouvoir fonctionner et sans prise en charge.

La sécurité laisse aussi visiblement à désirer. Elle se résume parfois à un petit groupe de prestataires extérieurs, « agglutinés à l’entrée », sans agents de police. On a entendu cette histoire d’évasion d’une famille. Un autre homme aurait réussi à passer par des issues de secours et à atteindre le parking d’un hôtel pour rejoindre quelqu’un qui l’attendait… avant d’être rattrapé.

Ceci étant dit, les hôteliers n’ont surtout aucune visibilité sur l’avenir. À court terme, ils ne savent pas comment va se dérouler la prise en charge des arrivants, une fois le plan de rapatriement achevé. Il serait question de leur confier cet accueil avec des « bas tarifs » pour que ce soit faisable (seuls les rapatriements sont pris en charge par le gouvernement). Se pose donc la question de la rentabilité et de la sécurité d’un tel système, s’il devait être totalement assuré par les hôtels.

Se pose enfin la question des difficultés rencontrées par les arrivants. Les derniers rapatriés n’étaient peut-être pas les plus mal lotis, mais ils ont dû attendre plus de deux mois avant de rentrer avec les conséquences financières et psychologiques que cela implique. Certains ont été « baladés » dans les pays où il se trouvaient pour finir par ne pas être accepté, au dernier moment, sur un vol. Les lieux de départ, les noms sur les billets n’étaient pas toujours les bons. La liste des péripéties, largement commentée sur les réseaux sociaux, est longue.

À moyen terme, la quarantaine, si elle est ainsi conservée, sera une contrainte de taille pour le tourisme ou les déplacements professionnels. Le gouvernement a annoncé qu’il ferait une évaluation des restrictions à l’entrée de la Nouvelle-Calédonie le 15 juin avec le Conseil scientifique et la commission sanitaire. Trois scénarii sont envisagés pour l’avenir, a indiqué Gilbert Tyuienon, le membre du gouvernement en charge des transports, dans Les Nouvelles calédoniennes : maintenir le système actuel, ouvrir les frontières, avec un risque sanitaire évident et de saturation des hôtels, ou procéder à une ouverture modulée des frontières avec des contrôles sanitaires renforcés. Dans ce troisième cas de figure, qui semble privilégié, est évoquée la « maîtrise des flux d’arrivée ». Une notion qui paraît un peu inquiétante…

Quoi qu’il en soit, la Nouvelle- Calédonie ne pourra pas garder à la fois le système de protection actuel et espérer redévelopper le trafic aérien, le tourisme et ses activités économiques qui dépendent d’échanges physiques à l’international. Il faudra choisir.


Qui sont les personnes prioritaires ?

Le gouvernement a revu sa liste de catégories de personnes pouvant bénéficier du rapatriement ou d’une position prioritaire dans un vol jusqu’en Nouvelle-Calédonie. On trouvait jusqu’ici : les personnes ayant des problèmes de santé, le personnel médical ou personnel essentiel, les personnes rencontrant de grandes difficultés financières ou de logement, les familles avec enfant(s). Il inclut nommément désormais le personnel médical de la DASS et les professionnels essentiels « tous secteurs » ainsi que les étudiants (20 places par vol) avec ici des sous-priorités (problèmes de santé, difficultés financières, devant effectuer un stage ou en fin de cursus). Sont enfin concernés les autres passagers qui se sont manifestés à partir du 14 avril. Les autorités font état d’une certaine souplesse sur les critères et les quotas « l’objectif étant de remplir au mieux les avions ». Il est rappelé, en revanche, que le rapatriement « ne concerne que les personnes victimes de la suspension des vols internationaux ».


L’UC-FLNKS souhaite que la Calédonie adhère au corridor trans-Tasman

Le groupe UC-FLNKS et Nationalistes a déposé une proposition de délibération du Congrès autorisant le président du gouvernement à négocier un accord avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande pour une libre circulation entre « les pays exempts du Covid-19 dans le Pacifique ». Il est demandé au président du gouvernement d’exprimer, « dans les meilleurs délais », la volonté d’adhésion de la Nouvelle-Calédonie à cet accord. Le groupe précise que ce dispositif, regroupant les pays aux « situations sanitaires maîtrisées », imposerait des normes sanitaires et un niveau de protection commun, mais « donnera à l’économie locale, notamment celle du tourisme, des perspectives favorables ». Dans l’autre sens, les Calédoniens pourront de nouveau voyager « d’abord dans leur zone géographique régionale naturelle ». La question principale sera de voir si les pays tomberont d’accord sur les conditions sanitaires imposées aux voyageurs.


Retour d’Air New Zealand à Tahiti : la levée de la quatorzaine comme condition

Lundi, la compagnie a annoncé envisager d’opérer un vol par semaine entre Tahiti et la Nouvelle-Zélande, à condition que les restrictions soient levées. Actuellement en effet, les personnes arrivant en Nouvelle-Zélande et en Polynésie française doivent effectuer une quatorzaine. La compagnie insiste sur le fait que peu de personnes accepteront de voyager s’il y a une quatorzaine à l’aller et au retour. Le principe est vrai pour toutes les destinations. Le fameux corridor trans-Tasman viserait justement à permettre d’éviter la quatorzaine.


L’hôtellerie demande d’être soutenue

Estimant avoir montré toute leur utilité et leur professionnalisme avec des salariés qui ont été, avec courage, en première ligne dans cette crise en Nouvelle-Calédonie, les représentants d’hôtels réquisitionnés, dont l’activité est interdépendante de l’aérien, attendent une reconnaissance des autorités et un réel soutien au secteur dont l’avenir est en péril. Ils évoquent par comparaison, les mesures promises en Métropole (18 milliards d’euros de relance, abattement des charges sociales, etc) ou par exemple, un plan d’investissement pour des travaux de rénovation.

C.M.

©M.D., C.M. 

 

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