Cette crise qui divise les Calédoniens

La crise sanitaire et, avec elle, la question de la vaccination, nourrit les antagonismes. Pour ou contre le vaccin, les avis s’expriment et surtout s’opposent. À tel point que cela provoque un clivage au sein de la population.

 

Vendredi après-midi, 14 heures, à la case de la clinique Kuindo-Magnin, à Nouville. Jean Widio, vice-président de l’association Île Nou, propose, avec le CHS, une réunion sur le vaccin animée par un médecin psychiatre de la réserve sanitaire, Jean-Marc Boulon. Une vingtaine de personnes des alentours arrivent au compte-gouttes. « Qu’on soit pour ou contre, le mieux, c’est d’en parler. Il faut réfléchir à comment on va vivre ensemble avec », témoigne Jean Widio.

Personne n’y échappe. La question touche l’ensemble de la société au-delà des traditionnels clivages indépendantistes et loyalistes, océaniens et européens. Que l’on soit riche ou pauvre, religieux ou non, Calédonien ou Métropolitain, peu importe son statut. La question s’est invitée dans les familles, les entreprises, les groupes d’amis.

« On n’a jamais connu ça »

Ce qui semble le plus déranger, au-delà de la mise en doute de l’efficacité et de l’utilité du vaccin, c’est son obligation. Jeannette a 34 ans. Contrairement à ses parents, elle n’est pas vaccinée, ce qui a mis une distance entre eux. « C’est un peu compliqué quand on rentre dans le débat, cela crée des disputes, on n’a jamais connu ça. Depuis l’obligation vaccinale, on a du mal à être en famille. Et on en parle trop, c’est constamment à la télévision, c’est pesant. Il y a trop d’incompréhensions. »

Joanes participe à la rencontre. Il est contre le vaccin, mais il a accepté l’invitation de Jean Widio à venir écouter. « Cela peut mettre des distances, surtout quand les gens savent qu’on n’est pas vaccinés. Chacun a sa liberté, c’est cela qui nous dérange, on veut pouvoir choisir. » Et puis, ajoute Joël, c’est un sujet profond. « Cela touche à la vie et à la mort, à nos vieux et à nos enfants. »

Plusieurs résidents des squats alentours sont venus écouter le psychiatre Jean-Marc Boulon à la clinique Kuindo-Magnin vendredi dernier.

 

Un besoin de réponses

Une crise subite, mondiale, inédite, d’une ampleur rarement connue, amenant des notions, notamment scientifiques, parfois complexes à appréhender, provoquant des peurs et des craintes. Jean-Marc Boulon écoute, répond, voire subit parfois les attaques. Toujours dans le calme. Le médecin psychiatre se montre très compréhensif. « L’épidémie nous a tous stressés, c’est normal, et chacun a ses méthodes pour se rassurer. Moi, j’ai la culture de la médecine, je me dis qu’il y a un pilote, j’ai confiance. » Les morts, les malades, les informations provoquent une forte angoisse. « Pour certains, il n’y a pas de réponses vraiment convaincantes ou satisfaisantes à cette montée en charge de l’anxiété. On peut toujours trouver quelque chose à redire aux arguments avancés. Et cette peur collective de la mort a besoin de réponses. »

Le psychiatre Jean-Marc Boulon, de la réserve sanitaire, a passé trois semaines en Nouvelle-Calédonie, notamment en Brousse, à la rencontre de la population.

 

Démocratie en souffrance et défiance envers la science

La situation est d’autant plus emmêlée que de nombreux paramètres rentrent en compte pour tenter de la comprendre. Les crises inattendues bousculent la société en remettant en cause l’ordre social, analyse Patrice Godin, maître de conférences en anthropologie à l’université de la Nouvelle-Calédonie. La démocratie, malmenée par la mondialisation, traverse une crise globale. Conséquence, on se méfie des autorités. « Les états démocratiques se subordonnent à la compétition économique au détriment de la démocratie, reléguant au second plan le contrat social entre les élus et le peuple. Les gens se sentent impuissants à faire bouger les choses et ont l’impression qu’une petite oligarchie décide de tout. »

Pour Patrice Godin, ce phénomène se double, en France, d’une défiance envers la science et la médecine à la suite de divers scandales (sang contaminé, Mediator, etc.). Et la liberté dans tout cela, si chère aux opposants à l’obligation vaccinale ? Si des mesures d’atteinte aux libertés ont été prises, c’est pour l’intérêt général, souligne Patrice Godin. « C’est-à-dire quelque chose que l’on place au-dessus de l’intérêt individuel. Or, cette notion disparaît au profit de l’individu. »

Des leaders charismatiques

La confusion règne également localement, dans une période où se cristallisent des questionnements sur l’avenir du pays. « Tout le monde sent plus ou moins confusément qu’il n’y a pas de vision d’avenir et que le référendum ne répondra à aucune question fondamentale sur la Nouvelle-Calédonie. » L’après laisse la porte ouverte à toutes les inquiétudes.

Et puis, comme dans d’autres outre-mer, il y a un doute vis-à-vis du gouvernement français, une suspicion sur le rôle de l’État. Dans la rue, lors des manifestations, toutes les ethnies sont représentées. Et toutes les couleurs politiques. « Il y a une absence de sens, une incohérence au niveau social et une perte de cohésion, poursuit l’anthropologue, et il y a des fractures partout, dans toutes les familles politiques. » « Ce qu’il manque au pays, ce sont des leaders charismatiques », insiste le sociologue Jone Passa. Et c’est d’autant plus criant en temps de crise.

« Ces divisions laisseront des séquelles, on n’en sortira pas indemnes », conclut Patrice Godin. « On espère que les choses vont s’apaiser, mais je n’en suis pas sûr », avance Jone Passa. Jean-Marc Boulon veut croire à l’effet positif du temps. « Et de la patience et du dialogue… »

 


Un mouvement difficile à cerner

Samedi matin dernier, à l’invitation notamment de Reinfo Covid, une manifestation s’est tenue à l’anse Vata, en face de la CPS où se tenait la table ronde sociale.

 

À écouter les questions et les témoignages, ce qui frappe est parfois la perte de rationalité de certains discours qui font appel à des croyances, des idées reçues ou des vérités générales. « Il y a aussi la personnalité des individus derrière. Il y en a qui font un transfert et passent dans ce débat leur colère qui est liée à autre chose, un peu comme un conflit de famille enfoui qui ressort au moment de la succession », analyse le psychiatre Jean-Marc Boulon. Et si le discours dominant pro vaccin est jugé manipulateur, il dégage une cohérence sur les raisons qui poussent les gens à se vacciner.

À l’inverse des anti, estime le sociologue Jone Passa. « C’est davantage hétéroclite. L’opposition les rassemble, mais ils sont parfois en contradiction entre eux, il y a un mélange de tout, de mysticisme, de retour à la tradition et à la nature. » Difficile de trouver un sens global à ce mouvement. D’autant que les discours échappent parfois à ceux qui les propagent. « Les gens utilisent un vocabulaire qui n’est pas familier et qu’ils ne maîtrisent pas, ils répètent ce qu’ils ont entendu et lu. »

 

Anne-Claire Pophillat (© A.-C.P.)

 

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