Le second câble sous-marin suspendu à la décision du gouvernement

La Société calédonienne de connectivité internationale et Hawaiki Submarine Cable LP ont convaincu coutumiers et élus avec leur projet de câble sous- marin qui pourrait permettre de raccorder, dès 2021, la Nouvelle- Calédonie, par l’île des Pins, aux États-Unis, à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande. Un projet privé qui concurrence celui de l’OPT. La position du gouvernement sera décisive.

La pression est montée d’un cran, jeudi dernier, dans le monde des télécoms calédoniens. À l’île des Pins, Steffen Holzt, directeur de la SCCI, et Rémi Galasso, directeur général de Hawaiki, ont invité la presse locale à ce qui aurait pu être une inauguration. Après cinq semaines de discussions, les promoteurs du projet de raccordement de la Nouvelle- Calédonie au plus grand et plus rapide câble optique de transport internet du Pacifique, « Hawaiki », ont en effet obtenu la signature d’un acte coutumier autorisant une arrivée à l’île des Pins. Un tronçon déjà nommé « Tomoo » (tricot rayé). Encore mieux, Roch Wamytan, président du Congrès, et Jacques Lalié, président de la province des Îles, sont venus en personne soutenir ce projet. « Une journée déterminante pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie », a jugé Rémi Galasso.

« Révolution »

La Nouvelle-Calédonie dispose actuellement d’un seul câble sous-marin optique international, le câble de l’OPT, « Gondwana-1 ». Celui-ci relie Nouméa (Ouémo) à Sydney depuis 2008. La pose d’un second câble pour sécuriser nos connexions est jugée indispensable. Un black-out numérique serait catastrophique économiquement, comme l’a illustré l’exemple des Tonga. Un second câble permettrait aussi d’augmenter les débits du réseau de la Nouvelle-Calédonie.

L’OPT a lancé, au premier trimestre 2019, un appel d’offres pour assurer la sécurisation internationale et domestique par câble sous- marin, un projet à hauteur de 4,5 milliards de francs qui suit actuellement son cours et qui privilégie un raccordement à Fidji (lire ci- dessous) comme lien vers les États-Unis. Le projet de la SCCI et Hawaiki est, quant à lui, désormais « ficelé » et « prêt à démarrer ». Les promoteurs proposent un projet à deux milliards de francs, financés sur fonds propres et par emprunt bancaire.

L’idée est d’édifier une branche de 800 km entre l’île des Pins et une unité de raccordement du câble Hawaiki, puis de rallier la Grande Terre (Nouville). En service depuis juillet 2018, ce câble, d’une capacité nominale de 67 térabits, a été conçu par des Calédoniens avec leurs partenaires néo-zélandais. Il mesure plus de 15 000 km et connecte déjà plus de 356 millions d’utilisateurs en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Samoa américaines, à Hawaï et aux États-Unis. Il arrive directement en Californie, berceau de l’internet mondial où siègent les plus grands opérateurs (Google, Microsoft, Facebook, etc.) ainsi qu’en Oregon où se trouvent les plus grands data centers, centres de données, comme Amazon Web Services, en raison d’un faible coût de l’électricité.

« La connexion directe de la Nouvelle-Calédonie aux États-Unis – sans « péage » au milieu – va permettre d’améliorer sensiblement les débits et surtout de faire baisser la facture internet des utilisateurs », expose Rémi Galasso. En s’intégrant à ce réseau, les promoteurs s’engagent de fait à réduire de 50 % le prix du mégabit international revendu aux fournisseurs d’accès. « Quand le mégabit est vendu à 15 dollars à Fidji et 5 dollars en Australie, il est à 25 cents aux USA ».

L’augmentation du haut débit serait notamment précieuse aux grands utilisateurs tels que les organismes de recherche, l’Université, l’État, les hôpitaux… avec des liens vers des supercalculateurs. « Hawaiki a une capacité 3 000 fois supérieure aux besoins actuels de la Nouvelle-Calédonie. Ce serait une révolution numérique, ajoute Steffen Holzt. On ne peut plus, en 2019, subir les désagréments d’un internet trop lent et cher. » Et de poursuivre : « Rassurés par la politique de relance engagée par les autorités, nous pourrons participer à notre échelle au redressement du territoire. »

Le classement mondial 2019 des débits moyens par habitant positionne la Nouvelle-Calédonie à la 119e place avec un débit moyen de 4,34 Mbps, derrière Fidji dont le PIB par habitant est pourtant cinq fois inférieur. Et 25 % de la croissance du PIB dans les pays de l’OCDE sont directement liés au secteur du numérique.

Des milliards bienvenus…

Des arguments qui ont largement convaincu à l’île des Pins. Après avoir obtenu des « assurances en matière environnementale et sociale », le grand chef et maire de l’île, Hilarion Vendegou, s’est réjoui de pouvoir contribuer au développement numérique de Kunié et de l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. Roch Wamytan, encore plus dithyrambique, a estimé indispensable que la Nouvelle-Calédonie rattrape son retard numérique, qu’elle lutte contre la fracture numérique, « le destin commun passant aussi par l’internet pour tous ». Surtout, il a estimé « qu’on ne pouvait pas cracher sur des milliards dans le contexte économique actuel ! » Jacques Lalié, de son côté, s’intéresse à l’éventuelle préparation d’une triple redondance via un câble des îles Loyauté. L’État, s’il ne se prononce pas officiellement, ne peut aucunement être insensible à ce projet. Le raccordement aux États-Unis fait certainement moins peur qu’un raccordement à Fidji où transitent les Chinois… En clair, dans cette région du monde, mieux vaut être « écouté » par ses alliés.

Une demande d’autorisation a été déposée auprès du gouvernement au mois d’août. Celle-ci doit permettre à la SCCI de poser le câble et de l’exploiter pendant 25 ans. Sur le fond, la majorité politique devrait être atteinte. L’UC a fait montre de sa position jeudi et l’Avenir en confiance a fait de l’ouverture à la concurrence un engagement de campagne (avec néanmoins un positionnement qui s’avère délicat pour le président du CA de l’OPT, Yoann Lecourieux). Sur la forme, une étude juridique est en cours. La question est de savoir s’il faut modifier le Code des télécoms qui ne spécifie rien à l’international alors qu’il protège le monopole de l’OPT sur le plan local. Cet état de fait nécessitera sûrement un arrêté voire une modification par voie législative au Congrès. L’exécutif promet de se prononcer « avant la fin du 1er trimestre 2020 ». L’équipe SCCI/Hawaiki devra ensuite bénéficier d’une autorisation de la province Sud pour pouvoir passer à l’intérieur du lagon et poser le câble sous-marin.

Trois étapes se succéderont ensuite : la réalisation d’une étude bathymétrique qui implique un relevé précis des fonds marins (patates, anciennes mines, etc.), la construction des 800 km de câble avec chargement à bord d’un navire câblier, puis la pose dans le lagon et les raccordements. Le processus pourrait être achevé en 14 mois après l’obtention de l’autorisation gouvernementale.

Contacté, l’OPT, n’a pas souhaité commenter ce projet porté par des sociétés privées qui, dit-il, nécessiterait une évolution du cadre réglementaire des télécommunications en Nouvelle-Calédonie.


Les conclusions de l’appel d’offres de l’OPT présentées prochainement

L’OPT a lancé un premier appel d’offres en 2018. Les propositions d’ASN pour Fidji et d’Hawaiki Cable pour le câble transpacifique avaient été classées sans suite. L’appel d’offres devait être revu afin d’en réduire le coût. Le contrat pesait alors 7 milliards de francs. L’organisme a relancé un appel d’offres fin mars, pour assurer la sécurisation internationale et domestique par câble sous-marin impliquant le secours du câble international Gondwana-1 et le prolongement du câble Picot-1 reliant Poindimié, Ouvéa, Lifou vers Maré, l’île des Pins, le sud de la Grande Terre et Nouméa (Picot-2).

Cet appel d’offres s’inscrit, a rappelé l’OPT, dans le cadre des missions de service public des télécoms qui lui sont confiées. Il suit les recommandations issues de l’étude sectorielle des télécommunications réalisée en 2018 par le gouverne- ment de la Nouvelle-Calédonie et présentée à l’office début mars avec le choix d’un câble international à destination de Fidji. Le montant estimé du projet est de 4,5 milliards de francs.

La solution fidjienne a été retenue à la fois pour répondre à l’objectif de sécurisation internationale, mais aussi pour permettre d’envisager un lien avec Wallis-et-Futuna et la Polynésie française en vue de dynamiser le paysage numérique régional. Il s’agit de permettre de créer des recettes par la vente d’accès à de la capacité internationale, et le développement de services par les sociétés de la filière calédonienne vers des îles du Pacifique. Ce qui doit favoriser le développement de l’attractivité économique du pays et des territoires régionaux. Les conclusions de l’appel d’offres seront présentées « très prochainement » aux instances de l’OPT-NC.


Réactions 

Dans un communiqué, le SFAO-OPT a dénoncé « la campagne de communication » tenue à l’île des Pins en présence notamment du président du Congrès et de celui de la province des îles Loyauté. « Faut-il rappeler à ces élus les missions de service public, les investissements réalisés ces dernières années à destination des populations […] sans distinction et surtout dans l’intérêt général et même quand cela n’est pas rentable ? », s’interroge le syndicat. Le SFAO-OPT demande aux politiques « un peu plus de réflexion sur les tenants et les aboutissants de ce projet privé » et prévient que « si demain, nos responsables, pour faire plaisir à quelques intérêts privés, souhaitent le démantèlement de cette structure, il faudra qu’ils expliquent comment et qui financera nos missions de service public y compris dans les zones les plus reculées du territoire ».

La section OPT de l’UT CFE CGC a aussi fait part de sa « consternation » quant au soutien des élus. « Le marché intérieur est trop étroit pour la coexistence de plusieurs opérateurs dans ce domaine sauf à fausser la concurrence en imposant à l’OPT des contraintes lui interdisant de prospérer ». Le syndicat rappelle également que les profits des télécommunications couvrent les déficits des activités « courrier » et « services bancaires » et permettent l’accès de tous à des prestations modernes de télécommunications. « Une mise en concurrence de l’activité télécom laminerait les profits de l’OPT, ce qui pourrait contraindre l’office à ne plus pouvoir assurer ses missions de service public ». L’UT CFE CGC appelle le gouvernement à la prudence dans sa prise en compte des notions de libre concurrence et d’ouverture du marché. Elle déplore par ailleurs le manque de visibilité sur l’avenir de l’OPT…

C.M.

 

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