Un gouvernement demain ?

Vendredi, les onze membres du nouveau gouvernement seront à nouveau convoqués par le haut-commissaire pour tenter d’élire leur président et leur vice-président. Alors que chacun semble camper sur sa position, les acteurs économiques appellent à un déblocage rapide de la situation.

Les onze membres avaient été convoqués une première fois par le haut-commissaire le 13 juin, immédiatement après leur élection par le Congrès, mais ils n’avaient pas réussi à dégager une majorité de six voix pour élire leur président et leur vice-président. Thierry Santa, Gilbert Tyuienon et Jean-Pierre Djaïwé s’étaient présentés à la présidence. Chacun avait logiquement obtenu les voix des élus de son groupe : cinq pour Thierry Santa, trois pour Gilbert Tyuienon et deux pour Jean-Pierre Djaïwé. Mais comme annoncé par Calédonie ensemble, Philippe Germain avait voté blanc, bloquant ainsi l’institution. Vendredi, ils tenteront une nouvelle fois de s’entendre.

Quatre options

Compte tenu des positions des uns et des autres, la situation ne pourra se débloquer que si un accord ferme est trouvé entre les différentes composantes, ce qui semble loin d’être gagné, chacun à ce jour campant vraisemblablement sur sa position. Toutefois, il reste quelques heures et on sait que quatre options sont possibles. La première, la plus logique mathématiquement et politiquement, est que Calédonie ensemble donne sa voix à l’alliance L’avenir en confiance-Éveil océanien. La deuxième, qui reste probable, est que Calédonie ensemble donne sa voix aux indépendantistes. Enfin, la troisième et la quatrième option dépendent des indépendantistes qui peuvent, soit porter leurs voix sur le candidat de la majorité loyaliste, Thierry Santa, soit les donner au président sortant et membre minoritaire de ce nouveau gouvernement, Philippe Germain.

Un ralliement à Santa

Le plus simple et le plus rapide pour débloquer la situation et qui confirmerait logiquement le résultat des urnes, serait que Calédonie ensemble vote pour Thierry Santa, le candidat de L’Avenir en confiance et de l’Éveil océanien. Mais on se doute bien que cela passera par des tractations. On le sait, il faut répondre favorablement aux demandes de Calédonie ensemble. Philippe Michel a été clair à ce sujet en déclarant : « L’Avenir en con ance a décidé d’exclure Calédonie ensemble de toute responsabilité à la province et l’Éveil Océanien a décidé d’exclure Calédonie ensemble du Congrès. On attend des actes dans le partage des responsabilités, comme Calédonie ensemble l’a fait pour sa part en 2009 et en 2014. Ensuite, on pourra avancer ! »

En réponse et concernant d’éventuels postes à la province Sud, la présidente de l’institution visée, Sonia Backes s’est exprimée très clairement à ce propos sur RRB: « Je trouve gonflé de demander une place dans l’exécutif quand on est totalement en opposition avec cet exécutif. Quand on est dans l’opposition, on ne demande pas de sièges ! »
Si la province Sud semble bloquée, Calédonie ensemble lorgne peut-être sur la vice-présidence ou mieux, sur des secteurs du gouvernement « intéressants » en échange de la voix de Philippe Germain. Des secteurs, comme celui de la mine, qui permettraient aux cadres du parti d’en tirer certains profits… Mais à ce petit jeu du chantage, mieux vaudrait ne pas être trop gourmand, car les électeurs pourraient se sentir trahis.

Le jeu des indépendantistes

La deuxième option, la plus invraisemblable politiquement, est que Calédonie ensemble reporte sa voix sur les indépendantistes. Une option dangereuse compte tenu de l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Que dirait Paris si après un président du Congrès indépendantiste, un président du gouvernement indépendantiste était élu ? En agissant de la sorte, Calédonie ensemble se tirerait une balle dans le pied. Ses cadres renieraient leur campagne des dernières provinciales, leurs paroles, leurs sympathisants et les fondements même du parti. Une sorte de revirement possible, qui déboucherait, comme certains l’ont déjà pressenti, sur un nouveau départ, celui de l’indépendance-association.

La balle dans le camp indépendantiste

Les deux dernières solutions qui permettraient la mise en place d’un nouveau président et de son vice-président au gouvernement viendraient du camp indépendantiste, comme par le passé. Mais comme en 2014 et 2017, faudra-t-il patienter plusieurs mois pour qu’ils se portent en « sauveurs des institutions » ? Il est à espérer que non, car cette fois les indépendantistes savent qu’il faut pallier l’urgence de la situation économique et sociale dans laquelle le territoire est plongé. Et c’est en ce sens qu’ils devraient porter leurs voix sur le candidat à la plus forte majorité, comme ils l’ont toujours fait dans le passé.

Mais prudence, depuis l’élection de ce nouveau gouvernement, plusieurs représentants indépendantistes ont indiqué clairement vouloir accorder une préférence au candidat de Calédonie ensemble, un candidat en minorité, mais avec lequel « ils ont déjà travaillé », le seul président qui a gouverné en grande partie avec eux, Philippe Germain. Une situation ubuesque, car inverse aux résultats du jeu du scrutin des provinciales, mais pourtant fort possible !

Si Germain repassait

Imaginons que Philippe Germain obtienne les faveurs du bloc indépendantiste (5 voix) et redevienne président du gouvernement, on peut penser qu’il devra en accepter les conditions, c’est-à-dire devenir la marionnette de l’UC-FLNKS et de l’Uni. Il devra revêtir la veste d’un président sans secteur s’assurant uniquement que la collégialité soit maintenue dans un intérêt favorisant obligatoirement le groupe indépendantiste.

Est-ce que l’homme acceptera cette condition ? Suivra-t-il les directives de son propre parti, se pliera-t-il à ce jeu si l’occasion se présente ? N’oublions pas que c’est ce même Philippe Germain qui clamait haut et fort en 2015, lorsque Christopher Gyges lui barrait la route à la tête de l’exécutif, qu’en démocratie, « c’est le parti arrivé en tête qui dirige les institutions (…) Entrer dans l’opposition et vouloir garder la présidence de l’exécutif, c’est manifestement irresponsable ! » Mais attention à Philippe Germain, c’est cet homme politique qui déclarait aussi vouloir « prendre du recul et accorder plus de temps à sa famille » dès la fin de son mandat, et qui quelques semaines plus tard se représente au gouvernement…

Une situation intolérable

Pendant que les pronostics vont bon train et que les discussions semblent au point mort pour tenter de trouver une issue à la situation, les Calédoniens, eux, s’impatientent et les acteurs économiques montent au créneau. Dans un communiqué commun publié ces derniers jours, deux organisations patronales (le Medef-NC et l’U2P-NC), les trois Chambres consulaires (CCI, Chambre de métiers et Chambre d’agriculture) et l’Association des femmes chefs d’entreprise déplorent que le nouveau gouvernement n’ait toujours pas de président ni de vice-président, ce qui les empêche de se mettre au travail. « Il va à l’encontre du verdict des urnes, qui a marqué une volonté forte de changement et il contraint, à un moment critique pour l’économie du territoire, à un immobilisme néfaste », ont-ils écrit avant d’ajouter : « Les chefs d’entreprise soucieux d’aller de l’avant, de développer leur activité, de maintenir ou créer de l’emploi, sont excédés par le ballet des ego politiques qui paralyse toute action. » Les signataires de ce communiqué en appellent à « un sursaut de la classe politique. »

Un statut dépassé

Au-delà des tractations, des discussions de postes au sein du gouvernement, de la situation économique et sociale, les Calédoniens sont en droit de se poser la véritable question. Un gouvernement collégial, oui, mais est-il encore représentatif des Calédoniens ? Le mode d’élection de notre gouvernement a été choisi à un moment où seules deux grandes formations dominaient la vie politique. On savait que la répartition des sièges et des secteurs du gouvernement ne se faisait qu’entre ces deux camps. Conséquence du résultat des urnes, la majorité RPCR s’assurer de la présidence et les indépendantistes prenaient la vice-présidence. Mais au fil du temps, de nouveaux partis sont entrés dans la scène politique à tel point qu’aujourd’hui, les deux camps ont disparu pour laisser place à pas moins de 5 représentativités au sein du nouveau gouvernement.

La conséquence est que les deux camps traditionnels, loyalistes d’un côté et indépendantistes de l’autre, doivent aujourd’hui composer avec des partis minoritaires qui peuvent jouer la carte du chantage à tout instant. Ce sont des partis charnières qui font dorénavant la loi, jusqu’à vouloir bloquer l’institution. C’est démocratique certes, mais peut-on vraiment parler de démocratie quand on sait que l’élection du président du gouvernement est le fruit du vote des élus du Congrès ? Une institution dont le nombre de su rages pour obtenir un siège d’élu est di érent de la province dans laquelle on vote. Rappelons qu’il faut plus de 5 400 voix à un élu pour obtenir un siège en province Sud, un peu plus de 1 900 en province Nord et près de 1 100 voix en province des Îles. On est donc loin de « un citoyen = une voix » et les principes de la démocratie qui garantissent l’égalité des citoyens sont largement bafoués.

C’est pourtant le mode de scrutin retenu pour la Nouvelle-Calédonie et les Calédoniens le savent : le Congrès n’est pas représentatif du choix de ceux qui votent et encore moins de tous ceux qui ont choisi de vivre en Nouvelle- Calédonie. Et pour trouver une issue définitive à l’élection du président du gouvernement et de nos institutions, il faudra nécessairement qu’un jour l’ensemble du système électoral évolue vers l’idée que l’on se fait d’un bulletin, une voix. En attendant, espérons que les 11 membres trouvent demain une solution.

C.S

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