Ouvéa, une affaire sensible

La justice a ouvert une enquête après l’agression de touristes étrangers à Ouvéa. Un évènement qui a choqué par sa violence. Les coutumiers ont annoncé de leur côté porter plainte pour violation de la zone coutumière classée à l’Unesco. Outre les désaccords de fond sur ce qu’avaient le droit ou non de faire ces personnes, l’affaire est une désastreuse publicité sur le plan touristique et met effectivement en lumière les carences de gestion de ces zones protégées.

Lundi 24 juin vers 15 heures, à proximité de l’atoll Beautemps-Beaupré, deux touristes australiens et trois accompagnateurs ont embarqué à bord duLong Island depuis le Masteka 2 pour « observer les fonds marins ». L’embarcation Long Islandétait celle d’un organisateur local d’excursions touristiques et le super-yacht, un navire australien.

C’est alors qu’ils ont été rejoints par un bateau transportant sept à huit hommes en provenance d’Ouvéa. Des hommes armés de fusils et de sabres d’abattis. Plusieurs coups de feu ont été tirés, en l’air, dans le pare-brise et sur un pare-battage et cinq à six individus sont montés à bord du Long Island. Le skipper a été frappé, mis en joue, un autre coup de feu a été tiré. Les visiteurs ont été sommés de quitter le secteur. Les assaillants ont emporté des biens dont des équipements de navigation, du matériel audiovisuel (Ndlr : mis de côté ont- ils dit à la chefferie).

Ce récit a été livré peu après les faits par le procureur de la République, Alexis Bouroz, lors de l’ouverture d’une enquête des chefs de « violences aggravées, vol avec violences et dégradations par moyen dangereux » confiée à la brigade des recherches de la compagnie de gendarmerie de Nouméa. Le procureur faisait déjà état de divergences quant au contenu exact de l’autorisation accordée durant la coutume, effectuée quelques jours plus tôt entre les parties.

Les pêcheurs, à l’origine de l’agression ont affirmé qu’aucune autorisation de pêche n’avait été donnée aux occupants du yacht et que le séjour était limité à trois jours. Ils ont expliqué simplement avoir cherché à protéger les ressources de Beautemps-Beaupré, un atoll éloigné, difficile à surveiller, souvent fréquenté pour des pêches sans autorisation. Les touristes et les prestataires ont affirmé qu’ils avaient reçu cette autorisation. Les premiers ont dû avoir la peur de leur vie et les seconds font face à des dégâts importants.

Désastre pour le tourisme

Cetteaffaireanaturellementfaitbeaucoupde bruit localement. Avec essentiellement deux visions : l’une jugeant les faits extrêmement graves, l’autre les jugeant justifiés.

La présidente de la province Sud a été la première à condamner cette agression, évoquant « des actes de piraterie barbare, sans justification », « hautement préjudiciables au développement touristique d’Ouvéa » et « contraires aux traditions d’accueil du territoire ».

Nouvelle-Calédonie Tourisme Point Sud, a apporté tout son soutien aux victimes et estimé qu’il n’en fallait pas plus pour provoquer un effet désastreux sur l’image et la notoriété de la destination touristique. « Les touristes étaient en séjour sur un yacht de luxe, un produit au fort potentiel qui correspond parfaitement à nos spécificités et au souhait des populations locales de développer un tourisme à haute contribution, respectueux de l’environnement, de ses habitants et ses traditions, loin d’un tourisme de masse ». Pour Jean-Marc Mocellin, directeur général du GIE, « c’est tout un secteur qui est affecté […] et des centaines d’emplois à Ouvéa, comme en Nouvelle-Calédonie, qui sont mis en danger par de tels agissements ». Des faits d’autant plus regrettables que la Nouvelle-Calédonie est engagée dans une stratégie de développement du tourisme dans lequel des investissements considérables sont effectués.

La province Sud et le GIE ne s’étaient pas trompés sur la mauvaise publicité : l’affaire a rapidement eu un retentissement national et international avec de nombreux articles dans la presse générale et spécialisée en Métropole, en Asie, en Australie…

Plainte pour violation

La province des Îles a eu un prisme totalement différent. Par voie de communiqué, la collectivité a rappelé que « les personnes souhaitant pratiquer des activités quelles qu’elles soient, dans une telle zone, se doivent d’avoir au minimum la connaissance du milieu coutumier […] et de respecter la parole coutumière donnée, notamment pour l’autorisation qui leur a été accordée». La province rappelle que le site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco fait l’objet d’une cogestion avec les autorités coutumières et est reconnu comme coutumièrement protégé notamment dans le Code de l’environnement.

Le comité régional de l’Union calédonienne, qui s’est exprimé quelques jours plus tard, a été plus « politique ». L’UC estime que « les us et coutume des gens de l’endroit doivent être respectés et acceptés » et apporte tout son soutien aux clans et autorités coutumières de l’endroit. En revanche, le parti regrette que cet incident fasse la une des médias. Alors que « Kanaky-Nouvelle- Calédonie est en construction, chaque évènement qui pourrait dévaloriser notre population sera relayé au plus haut niveau afin de discréditer notre combat ».

Plus tard, en milieu de semaine, les coutumiers d’Ouvéa se sont exprimés publiquement. Le Conseil du district Nord avec le soutien du Conseil coutumier de l’aire Iaai, de la chefferie Dumai de Mouli, du GDPL Bomene Tapu, l’association de la sauvegarde de la biodiversité d’Ouvéa, le syndicat des pêcheurs et les responsables coutumiers des Pléiades du nord et du sud d’Ouvéa, s’estimant « victimes dans cette affaire », ont annoncé leur décision de déposer plainte.

Ils dénoncent la « violation » de la zone coutumière classée au patrimoine de l’Unesco par des « comportements irrespectueux » : utilisation du matériel professionnel de pêche, d’engins nautiques motorisés dans la zone marine protégée, violation des Pléiades et de l’îlot Heo, les « comportements abusifs des sociétés de charter de la province sud opérant dans les îles », les « fausses informations » véhiculées à travers les médias et les réseaux sociaux, les « contenus provocateurs et haineux » dans les communiqués officiels, les « faux propos » tenus par le skipper du Long Island.

Ils ont été soutenus par le Sénat coutumier qui même s’il « regrette la présence d’armes », « approuve l’initiative prise par les ressortissants coutumiers d’intervenir par leurs propres moyens pour faire respecter leurs droits alors que cela relève de la compétence des collectivités publiques ».

Réflexions

Au final, cet évènement est regrettable à plus d’un titre. La justice jugera les hommes. Avec les difficultés relatives aux différentes perceptions des évènements. Les prestataires touristiques vont eux devoir redoubler d’efforts pour vendre notre destination. Certains devront aussi, sans doute, s’interroger sur la pertinence de leurs produits. Plus largement, il faudrait peut-être s’interroger sur une manière d’officialiser davantage ces coutumes dans le cadre touristique pour éviter les malentendus.

Et il faudrait également se pencher sur le cadre et les moyens mis en œuvre dans ces zones protégées et éloignées. Car visiblement les moyens de contrôle manquent. Et la cogestion doit avoir des limites : en aucun cas la population peut faire office de gendarme du lagon, au risque de voir de nouvelles dérives de ce type ! (Les pêcheurs auraient apparemment contacté avant l’incident le MRCC et la gendarmerie qui n’avaient pas pu intervenir). Le Sénat coutumier a demandé à ce que soit lancée une cartographie de ces zones, se basant sur les zones d’influence coutumière des chefferies. Après, au fond, quel que soit notre avis sur cette histoire, la morale est simple : on ne se fait pas justice soi-même. Et cela vaut pour tout le monde. L’affaire aurait pu être gérée autrement.

C.M.

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