Mise en examen de Philippe Gomes : « Il n’y a pas de chasse à l’homme » selon Anticor

La mise en examen de Philippe Gomès intervient suite à une saisie de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique il y a près d’un an et demi par l’association Anticor. Retour sur ce dossier avec Thierry Blaisot, le représentant de la section locale de l’association qui milite pour la transparence de la vie publique et contre la corruption.

DNC : Comment en êtes-vous arrivé à solliciter la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ?

Thierry Blaisot : Tout a commencé par une analyse juridique. On m’a alerté sur le fait que Philippe Gomès n’avait pas le droit de garder la présidence de Nouvelle-Calédonie Énergie. Cette situation, du fait qu’il soit élu député, est illégale. C’est une règle qui a été instituée il y a maintenant quelques années. Il y a un an et demi, je suis mis au courant par un ami et je décide de faire quelques recherches pour voir ce que je pouvais trouver sur NCE. Je tombe sur quelques comptes rendus, mais je vois surtout que Philippe Gomès en est le président.

J’ai alors transmis ces éléments à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique en même temps qu’au bureau national d’Anticor qui a plus de poids que moi puisqu’ils sont délégués de la Haute Autorité. Il existe trois associations agréées auprès de la Haute Autorité : Sherpa, Transparency International et Anticor, qui participe à son fonctionnement au travers de commissions. Avec 14 autres organisations, nous avons également créé la Maison des lanceurs d’alerte. Suite à ce signalement, la Haute Autorité décide de faire une enquête. Ce que je ne sais pas, en revanche, c’est quand le dossier a été envoyé au procureur.

Justement, ce n’est pas banal de voir une mise en examen en pleine campagne électorale et autant d’affaires…

Ça se fait quand même un petit peu, mais c’est vrai que ce n’est pas la règle en Calédonie, nous ne sommes pas habitués à ça. Ce procureur en a peut-être assez, à chaque fois qu’il a des affaires, de voir reporter ses dossiers. Il y a toujours des motifs d’élections ou une autre raison. Je pense qu’il a voulu marquer le coup, mais ce n’est que mon opinion, en disant : « Ça suffit ! ». Et c’est vrai qu’il y a toujours une raison ou une autre, on n’en sort jamais et là- dessus, il a raison, soit la justice fait son travail indépendamment du calendrier électoral, soit elle arrête de faire son travail.

Que pouvez-vous nous dire sur l’affaire en elle-même ?

Elle est relativement simple : Philippe Gomès était le président de Nouvelle-Calédonie Énergie, une puissante société représentant des centaines de millions de francs (le budget de la centrale est de l’ordre de 80 milliards de francs, sans compter les contrats d’approvisionnement en gaz : ndlr). C’est un pouvoir absolument gigantesque. Même si on n’a pas de salaire, on en est le patron.

C’est un cumul du pouvoir économique et du pouvoir politique qui ne passe plus aujourd’hui. On ne doit plus mélanger ces deux pouvoirs, c’est la raison pour laquelle c’est illégal et l’on a créé la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. En Nouvelle-Calédonie, c’était une pratique qui se faisait beaucoup, en France aussi, mais ce n’est plus permis aujourd’hui. La fin du cumul des mandats va également dans ce sens. Le reproche politique que l’on peut faire à Philippe Gomès, c’est cette maladie qu’ont les politiques à vouloir rajouter toujours plus de pouvoir au pouvoir. C’est malheureusement une pratique assez courante.

Philippe Gomès se défend en expliquant que s’il est mis en examen, ce sont presque tous les élus qui doivent être mis en examen. Qu’en pensez-vous ?

Les élus siègent, mais ils ne sont pas les patrons. Cela ne tient pas la route. J’ai d’ailleurs regardé ce que signifie « cornecul » (le député a qualifié cette affaire de cornecul : ndlr), cela signifie clownesque, ridicule. Cela m’a rappelé Georges Marchais qui avait traité Pierre Joxe de paltoquet. C’est une pratique des hommes politiques d’utiliser des mots du XVIIIe siècle pour impressionner leur monde.

Le fond de l’affaire, c’est qu’il est interdit d’exercer un mandat de député et d’assurer la présidence d’une société publique, ce qui est le cas de NCE qui touche l’essentiel de son financement d’établissements publics ou de collectivités. Il y a eu des interventions de l’homme politique qui se sont mélangées, c’était une interférence et il était dans une situation illégale. Même si c’est une société publique, c’est condamnable et la loi doit s’appliquer, tout simplement.

La qualification de ce qui lui est reproché, la prise illégale d’intérêts, peut laisser entendre qu’il se serait enrichi, qu’en est-il exactement ?

Non, pas nécessairement. La prise illégale d’intérêt en tant que député prend forme lorsque qu’il intervient pour une société, qu’elle soit publique ou privé. La prise illégale d’intérêt est là quand il participe à la prise de décision. Il prétend, par ailleurs, que c’est dans l’intérêt public qu’il a occupé cette fonction, mais on n’a pas besoin d’un homme en particulier pour défendre une société publique. Nous n’avions pas besoin qu’il soit président pour avoir obtenu ce qu’il a obtenu. Et il y a un manque de transparence. De manière plus générale, il faut que les responsables politiques calédoniens apprennent la transparence. Il n’y a pas de chasse l’homme autour de Philippe Gomès, mais toutes ces affaires sont le signe du besoin de changement.

Que révèle cette histoire à propos du monde politique calédonien ?

Il y a des régions en France où il y a pas mal d’affaires et d’autres où il n’y en a pas. Le monde politique est comme n’importe quel milieu humain, comme les boulangers par exemple. Il y en a qui font du bon pain et d’autres non. Et nous sommes dans le peloton de tête des régions où il y a le plus de cas. Les 21 et 22 mai, l’affaire de la carte Pass sera jugée et le 7 juin, ce sera au tour de l’affaire des achats de voix lors de la dernière élection municipale à Païta. En 1995, la loi Sapin 1 a été adoptée. C’était la première loi de moralisation de la vie publique et elle n’était soit disant pas applicable en Nouvelle- Calédonie. Il faut éviter l’influence du monde économique sur le monde politique pour préserver l’intérêt général.

Propos recueillis par M.D.

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