La mine pointée du doigt en baie de Saint-Vincent

La Tontouta est une région minière depuis de nombreuses années. Des pêcheurs professionnels, des habitants de Tomo et des coutumiers ont alerté les membres de la fédération d’associations EPLP sur ce qu’ils estiment être des pollutions. Les plus anciens dénoncent un saccage du lagon depuis des dizaines d’années. Ils pointent de nouvelles atteintes à l’environnement au niveau du quai de déchargement de la société Montagnat en baie de Saint- Vincent. Une situation qui traduit un ressentiment plus large de la population contre les pollutions minières.

Vendredi 15 février, une flottille de bateaux de pêche et de particuliers prenait la mer au wharf de Tomo. L’objectif : faire constater par un gendarme ce que des pêcheurs professionnels, des habitants de la région de Tomo ainsi que des membres de la fédération d’associations Ensemble pour la planète estiment être des atteintes à l’environnement. Après un quart d’heure de navigation, le quai de déchargement de la société minière Montagnat est en vue. Le gendarme, faisant office d’huissier, constate des barges coulées au niveau du quai de chargement du minerai, des palétuviers blancs arrachés, du remblai effectué sur une plage ayant permis de remonter une des barges en train d’être découpée. Un peu plus loin, le gendarme ne peut qu’observer des plants de palétuviers sous le remblai. Remblai clairement effectué pour augmenter de manière significative la capacité de la zone de stockage du mineur.

Les pêcheurs professionnels et les habitants sont littéralement ulcérés par des comportements qu’ils jugent d’un autre temps sous le regard d’autorités qu’ils estiment bienveillant. A contrario, les pêcheurs professionnels se sentent tout particulièrement surveillés par les gardes nature de la province Sud. S’ils ne remettent pas en cause les réglementations et ne nient pas certains comportements non conformes, ils réclament d’une certaine manière davantage d’équité. Florent Eurisouké, le vice- président d’Ensemble pour la planète, pointe le décalage entre le sort réservé à un modeste pêcheur qui récolte des crabes trop petits pour nourrir sa famille et à qui l’on va confisquer le bateau et le véhicule et les mineurs qui saccagent l’environnement, parfois bien au-delà des autorisations administratives. « Au cours d’une réunion, la Direction de l’environnement nous a demandé d’espionner les pêcheurs et d’en dénoncer un pour l’exemple. Nous leur avons répondu que c’est cela que nous ne voulons plus voir, relate le vice-président d’EPLP, en brandissant son téléphone portable sur lequel on peut voir une vidéo où il patauge dans l’un des chalands pleins de minerai. Si les pêcheurs doivent être sanctionnés, il y a des petits pollueurs et des gros pollueurs. »

Rétablir l’équilibre entre les petits et gros pollueurs

Sollicitée sur ces pollutions, la société Montagnat explique que tous les travaux réalisés sont parfaitement conformes aux autorisations administratives. « Nous sommes contrôlés tout le temps, explique Xavier Gravelat, le directeur général. Suite à des vidéos (diffusées par Florent Eurisouké : ndlr), la Dimenc est venue une nouvelle fois. Les barges que l’on peut voir ont été descendues de Koumac et n’ont pas vocation à rester, mais à être découpées. Elles ont été remplies de schiste pour les stabiliser. De manière plus générale, cela fait deux ans que l’on nettoie soixante ans d’activité minière qui ne nous concerne pas. » Selon le dossier déposé auprès de l’administration, les travaux de démantèlement des barges devraient être achevés en milieu d’année. Au détail près qu’ils concernent cinq barges et non sept à huit, comme a pu le relever le gendarme venu faire les constatations.

De son côté, la Direction de l’industrie, des mines et de l’énergie indique se rendre régulièrement sur site et explique que les observations sont plutôt conformes aux prescriptions. Reste que sur un tel dossier, la Dimenc n’est pas la seule compétente puisque la Direction des affaires maritimes est également concernée, tout comme la Direction de l’environnement de la province Sud, mais aussi du foncier et de l’aménagement. Un dossier complexe à la base, mais dont la gestion est tout aussi complexe du fait de la multiplication des autorités administratives relevant de différentes institutions.

Tout le problème est là, pour Mylène Aïfa, la présidente de la Zone côtière ouest également associée à la démarche collective. « Les mineurs doivent être responsables. Nous allons saisir le procureur, mais aussi alerter l’Unesco. Nous nous interrogeons sur le rôle de la Dimenc, si les agents de la direction avaient correctement fait leur travail, il n’y aurait pas de Monsieur Montagnat ou de Monsieur Foucher. »  Ce dossier pourrait ouvrir la voie à de profonds changements puisque le collectif souhaite mettre directement en cause les agents de l’administration. Au lieu d’attaquer des personnes morales, c’est l’action des agents de la Dimenc et de la Direction de l’environnement de la province Sud (alertée à de nombreuses reprises) qui devrait être attaquée sur le plan pénal. Un changement de paradigme qui repose sur le constat que la réglementation est très peu voire pas respectée. Reste que lorsqu’un agent signale un dysfonctionnement, c’est bien le président de la province qui doit signer les arrêtés de sanctions.

 

Une biodiversité qui a beaucoup souffert

Si le collectif ne réclame pas la fin de l’activité minière, il juge que cette dernière doit respecter l’environnement. « En 1974, Cousteau est venu ici et disait déjà, à l’époque, que ce qui se passait sur la côte Est était un scandale, les choses n’ont pas vraiment changé », explique un des membres fondateurs d’Action biosphère. L’attention se porte aujourd’hui sur le quai de la société Montagnat, mais la baie de Saint-Vincent doit faire face une pression très importante et depuis de nombreuses années. Bien avant la SMGM, la société Ballande, y chargeait ses minéraliers.

Il se pourrait également que des pesticides utilisés en quantité par les agriculteurs de la région se retrouvent dans la baie. Sans parler des prélèvements de sable dans la Tontouta effectués pendant des années sans encadrement qui ont failli conduire à la catastrophe. Ils ont généré la remontée du biseau salé, mettant en péril le captage du « Grand Tuyau ». Un captage en aval a dû être fermé pour cette raison. Des entreprises peu scrupuleuses ont également utilisé l’estuaire de la Tontouta comme un dépotoir à ciel ouvert pour les déchets du chantier de l’aéroport, déposant notamment des déchets de chantier amiantés. On peut enfin relever que le producteur d’huîtres local a laissé dans le lagon près de 5 000 piquets métalliques après son départ alors même qu’il était largement subventionné par la province Sud pour trouver un nouveau site de production.

La conséquence de toutes ces pressions est la destruction méthodique de la baie. Les plus anciens se souviennent, de manière probablement un peu enjolivée, des bancs de picots, de communards et autres becs de canne, sans parler des dugongs qui vivaient de l’herbier et venaient nager paisiblement à quelques mètres du wharf actuel. Aujourd’hui, les herbiers ont laissé place à la vase. Alors que les fonds pouvaient atteindre six à sept mètres, ils peinent à atteindre un mètre. Un envasement fruit de l’érosion qui étouffe la vie marine.

La mobilisation de la population semble dépasser le cadre de la baie de Saint-Vincent. Sujet longtemps tabou, les langues commencent cependant à se libérer autour de la question des pollutions liées à la mine. Les blocages des mines de la SLN sur Kouaoua en 2018 étaient aussi liés à la question environnementale. Les populations d’autres communes minières commencent à mettre dans la balance les conséquences environnementales et les retombées économiques qui se réduisent finalement à des emplois pas toujours très bien payés. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le trop lourd tribut à payer. Les signalements se succèdent, toujours plus nombreux, sur les réseaux sociaux. La prise de conscience de l’importance des dégradations environnementales et leur continuité entre la terre et le lagon est encore loin d’être acquise, en particulier dans la classe politique qui peine à s’imposer face aux différents lobbies et à faire appliquer les réglementations existantes.


Un service largement sous-dimensionné ?

La Calédonie compte une quarantaine de sites miniers, une soixantaine de carrières et sept inspecteurs de la Dimenc pour assurer la surveillance. C’est sans compter sur la surveillance des installations classées pour la protection de l’environnement que la Dimenc assure pour le compte des provinces et de leurs directions de l’environnement. La Calédonie en compterait près d’un millier. Les inspecteurs de la Dimenc assurent aussi des missions d’inspection du travail. Chaque année, ils essayent de visiter au moins une fois chaque site minier et chaque carrière, sans compter les contrôles supplémentaires.


L’érosion, une réelle menace pour les récifs

L’érosion n’a pas seulement des impacts négatifs sur terre. Les quantités extrêmement importantes rejetées en mer polluent le lagon et menacent la vie marine et notamment les coraux. Le projet de recherche Immila, financé par le CNRT, a montré qu’uniquement sur le bassin de Thio, à chaque grande crue, ce sont près de 500 000 tonnes de matériaux qui sont charriées jusqu’au lagon, la mine étant responsable de 75 à 80 % des apports, en particulier en cas d’événements exceptionnels comme des cyclones. La gestion des mines orphelines au travers du Fonds nickel, très largement sous-doté, ne permet pas de traiter le problème à la hauteur des enjeux.


Une pression pas uniquement liée à la mine

La mine n’est pas la seule à exercer une pression sur la baie de Saint-Vincent. Les habitants de la région pointent également celle exercée par les nombreux plaisanciers qui viennent les week-ends. Selon les observations des pêcheurs, les wharfs de Tomo et de La Foa sont littéralement pris d’assaut. À Tomo, on peut compter près de 60 remorques de bateau et pas loin de 80 remorques à La Foa. Le collectif dénonce le fait que la province Sud protège le lagon de Nouméa, au travers de la mise en place de nombreuses réserves, ce qui n’est pas le cas de la baie de Saint-Vincent.

M.D.

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