Fait nucléaire : un centre de mémoire, une commission et…encore beaucoup de questions

La ministre des Outre-mer s’est rendue en Polynésie française où a été relancée une polémique sur les répercussions des essais nucléaires. Annick Girardin a confirmé que la France assumerait ses actions passées comme l’avait promis François Hollande, il y a deux ans. Mais des représentants locaux restent dubitatifs quant aux actions entreprises…

Annick Girardin est restée cinq jours en Polynésie française, « baladée » entre Tahiti, les Marquises et les Tuamotu. Il aura été question, là- bas, de rééquilibrage, des assises des Outre-mer (orientées vers les transports, le développement économique, la lutte contre les addictions ou encore l’éducation), du statut des Marquises, du changement climatique (lire encadrés), mais surtout de la question du nucléaire et de l’indemnisation des victimes, un an après la signature de l’accord de l’Élysée.

« Engagements »

Ce document, signé par François Hollande en faveur du développement de la Polynésie, s’ouvrait, on le rappelle, sur la reconnaissance du fait nucléaire et de ses conséquences. Il annonçait par ailleurs l’amélioration, la simplification de l’indemnisation des victimes des essais nucléaires, la sanctuarisation du « niveau de 2011 » de la DGA (dotation globale d’autonomie destinée à la reconversion économique du territoire après la fin des essais nucléaire) ou encore l’appui financier au service d’oncologie du centre hospitalier territorial.

Cette visite était donc l’occasion pour Annick Girardin de faire le point sur les actions entreprises et d’insister sur l’engagement d’Emmanuel Macron à poursuivre le chemin tracé par son prédécesseur. La ministre a ainsi rappelé qu’après une longue période d’arrêt, le Civen (Centre d’indemnisation des victimes des essais nucléaires) avait été réactivé au 15 janvier, que son budget avait été doublé « pour que les indemnisations puissent être faites le plus rapidement possible ». Pour se pencher sur ces lenteurs, enlever les freins à l’égard des ayants droit, bref, réfléchir à un nouveau cadre d’indemnisation, une commission paritaire alliant parlementaires et experts a par ailleurs été constituée et doit débuter ses travaux. Annick Girardin a aussi précisé que l’État continuerait de soutenir les projets d’oncologie.

Et elle a enfin officialisé la création « avant la fin du quinquennat » de l’Institut d’archives et de documentation sur le fait nucléaire en nommant un comité constitué de représentants de l’État, de la Polynésie, d’experts, d’universitaires et d’associations en charge de bâtir ce projet. La vente d’un terrain situé sur le front de mer de Papeete, et qui pourrait accueillir ce lieu de mémoire, a même été gelée. « L’institut aura un rôle essentiel, a-t-elle dit. Il devra permettre de consolider ce qu’a esquissé l’accord signé en : une mémoire partagée du fait nucléaire. »

Attentes et polémiques 

Le nucléaire au centre de l’actualité. Rencontre avec les médias en présence de Roland Oldham, président de l’association Moruroa e Tatou. ©Haut-Commissariat de la Polynésie Française 

De bonnes nouvelles, mais qui semblent bien maigres, au bout de décennies de combat ou d’attente pour les vétérans. Moruroa e tatou, la principale association des vétérans du CEP (Centre d’expérimentations du Pacifique), on ne croit plus vraiment aux « promesses » maintes fois entendues de l’État et on attend surtout que les vétérans touchés par des maladies radio-induites soient indemnisés. Des milliers de dossiers sont en attente, ont-il souligné. Quant au futur centre de mémoire, ils s’interrogent sur quelle histoire précisément sera racontée, « celle des Polynésiens ou celle des responsables de l’armée ». La ministre s’est voulue rassurante : elle évoque une « réconciliation nécessaire sur le sujet », « une mémoire commune » à porter pour les générations futures.

Outre la mémoire, les associations s’inquiètent aussi du risque de transmission de ces maladies aux générations futures. Juste avant l’arrivée de la ministre, un rapport du pédopsychiatre Christian Sueur publié dans Le Parisien, a fait fortement réagir (lire ci dessous). Le médecin, ancien responsable de l’Unité de pédopsychiatrie du CHPF, révèle dans ce document de plus de 100 pages des anomalies morphologiques parfois couplées à des retards mentaux chez de nombreux petits enfants de vétérans du CEP et des habitants des îles Tuamotu-Gambier. Il dit en clair qu’il y a bien eu des conséquences génétiques…

L’étude a été jugée éronnée par l’armée française, excessive par le président de la Polynésie française, Edouard Fritch. Moruroa e tatou a souligné pour sa part que ces troubles ont été observés depuis longtemps et ne comprend pas que « des représentants de l’armée (soient) encore dans ce genre de déclarations »… Dans ce contexte, Annick Girardin a néanmoins déclaré que s’il fallait faire une étude sur la transmission génétique, elle serait faite, « peut- être avec d’autres pays, comme le Japon, qui ont déjà travaillé sur le sujet ».

Enfin, la dernière question, et pas des moindres, a été soulevée la semaine dernière à l’Assemblée nationale par le député Moetai Brotherson : elle concerne les conséquences environnementales des essais souterrains, les fissures et « le possible effondrement de Moruroa » où restent enfouis « 15 kilos de plutonium et une grande quantité de déchets radioactifs (…) encore dangereux pour 500 000 ans ».

Un évènement peu probable, selon la ministre des Armées, mais sur lequel le député juge la surveillance française insuffisante… Moetai Brotherson de regretter que la loi Morin, sur l’indemnisation des victimes, ne prenne pas en compte les effets sur l’environnement des différents tirs. Citant un rapport publié par le ministère de la Défense en 2006, le député a souligné qu’au moins 41 essais souterrains sur 147 ont produit des fuites radioactives, « soit un essai sur trois ».

Vue extérieure datée du 06 juin 2000 du bunker qui abritait le poste de commandement de tir lors des expériences nucléaires sur l’atoll de Mururoa.©Gregory Boissy/AFP 

(ARCHIVES) – Photo prise le 7 juin 2000, sur l’ancien site du Centre d’expérimentation des essais nucléaires français atmosphériques puis souterrains en Polynésie (CEP), d’une fissure qui apparaît sur une partie du sol de l’atoll de Mururoa. AFP PHOTO / ERIC FEFERBERG


Le rapport Sueur fait du bruit

Selon le docteur Christian Sueur, qui a effectué ses recherches sur les cinq archipels de la Polynésie française, des pathologies liées à des déficiences génétiques sont susceptibles d’avoir été provoquées sur des enfants par des retombées radioactives sur leurs grands-parents.
À Reao, où vivent 369 habitants, près de 10 % de la population seraient ainsi touchés par une maladie radio-induite. À Tureia, l’atoll le plus proche de Moruroa, un enfant sur quatre serait atteint d’un cancer de la thyroïde, de jeunes adultes sont décédés à la trentaine ou ont développé des pathologies héréditaires.


Changement climatique : la Polynésie française, « pivot » de la coopération régionale

Annick Girardin aux Tuamotu.©Haut-Commissariat de la Polynésie Française. 

La ministre a visité l’archipel des Tuamotu, « l’archipel français le plus exposé aux risques de montée des eaux » et précisé qu’il fallait s’adapter également à l’intensité des épisodes cycloniques, « amenés à se reproduire dans un avenir proche ». Elle a visité un abri de survie et le projet de mur de protection d’Arutua.

Annick Girardin a souligné que la mise en sécurité des atolls habités était un engagement conjoint de l’État et du pays et qu’il s’agissait de répondre à l’urgence. À ce jour, a-t-elle indiqué, 28 abris sur un besoin estimé à 55 ont été construits dans le cadre du contrat de projets État 2008/2014 et le gouvernement se réinvesti pour construire déjà 14 abris prioritaires.

La ministre a salué l’implication des Polynésiens en la matière. Les recommandations sur les surélévations, issues d’études conduites localement, sont prises en exemple dans tous les territoires français. La ministre a même indiqué que la Polynésie était « en mesure d’être le pivot de la coopération régionale en matière d’adaptation au changement climatique ».


Évolution statutaire des Marquises ?

Annick Girardin a entendu les maires des Îles Marquises. Ici à Nuku Hiva. ©Haut Commissariat de la Polynésie Française.  

La ministre s’est déplacée deux jours aux îles Marquises où les maires ont fait part de leurs attentes en matière de continuité territoriale, « qui ne va pas jusqu’aux Marquises », ou de pêche. Mais le dossier épineux reste la question du statut de l’archipel. Des élus demandent en effet une évolution statutaire, avec des compétences accrues, une reconnaissance de leurs spécificités.

Le président du gouvernement, Édouard Fritch, positionné contre le détachement, a concédé qu’il fallait que les relations entre le gouvernement et les élus de l’archipel « soient organisées autrement ». « Je ne crois pas en l’idée de faire des assemblées un peu secondaires à l’image de ce qu’il se passe en Nouvelle-Calédonie, nous n’en avons pas les moyens, mais nous pouvons agir sur la méthodologie, sur le facteur humain, pour favoriser les échanges », a-t-il dit à TNTV.

Annick Girardin a précisé pour sa part que l’État ne souhaitait pas non plus « voir remise en cause l’unité de la Polynésie » mais a dit que le Président souhaitait effectivement, comme au niveau national, que « les différences » soient « prises en compte », que les communes (ou les établissements publics communaux et intercommunaux (EPCI)) puissent, par exemple, faire leurs propres contrats de compétences.

« Le rôle de l’État est d’adapter le caractère législatif de l’intercommunalité, d’ouvrir la possibilité de collaboration plus soutenue entre le Pays et la Codim (Communauté des îles Marquises). C’est dans un accord transparent, dans la confiance, que l’on pourra avancer davantage sur un certain nombre de compétences et notamment les questions de développement économique ». La ministre recevra les élus au mois de juin, à Paris, pour définir ce nouveau cadre.

C.M.

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