Walles Kotra : « Il y a une sorte de mission historique du Sud : conjuguer ce que nous sommes »

Walles Kotra craint que les divisions abîment à jamais ce qui a été construit par nos prédécesseurs. ©Y.M.

Ancien journaliste et dirigeant à France Télévisions, Walles Kotra est candidat dans le Sud avec une liste rassemblant, pour l’heure, Calédonie ensemble, le sénateur Georges Naturel ou encore Marie-Paule Tourte-Trollue, ancienne haut fonctionnaire. Une candidature du centre qui veut rassembler plutôt que diviser.

DNC : Pourquoi cet engagement dans les élections provinciales ?

Walles Kotra : Je ne viens pas du monde politique. Je m’y suis intéressé, tout  en m’en méfiant. Je pensais que l’essentiel avait été fait avec les accords de Matignon et de Nouméa. Mais je ne reconnais plus mon pays : des gens ont faim, on a peur de l’autre, on cultive la division, l’exclusion, et derrière elle, souvent, le racisme. Or cela ne ressemble pas à notre culture.

Toute notre histoire a été de bâtir des ponts entre nous. Nous avons su trouver des accords entre le peuple kanak, présent depuis des milliers d’années, et ceux qui sont arrivés ensuite. C’est cette force-là que nous devons transmettre. Aujourd’hui, j’ai un sentiment d’inachevé : laisser un pays plus abîmé que celui reçu de nos pères, je ne peux pas m’y résoudre.

Est-ce une candidature Calédonie ensemble ?

Ce n’est pas une liste Calédonie ensemble, c’est une liste soutenue par Calédonie ensemble, avec des personnalités d’hori- zons divers. Philippe Gomès, c’est Philippe Gomès ; moi, c’est moi. Mais je respecte ce parti. Il y a aussi le sénateur Georges Natu- rel, membre du groupe Les Républicains, Marie-Paule Tourte-Trollue, ancienne haut fonctionnaire et d’autres personnalités qui n’appartiennent à aucun parti.

Nous nous retrouvons tous autour de ces idées fortes : « une province pour tous, un pays solidaire, un avenir partagé ». La situation aujourd’hui est particulièrement grave : en temps de cyclone, il faut agir. Face à un pays divisé, abîmé, en situation de banqueroute, face à des entreprises étouffées et à une situation sociale grave, je me suis dit que c’était la pierre que je pouvais apporter.

À quel électorat vous adressez-vous ?

Je m’adresse à tous les Calédoniens. Né à Tiga, arrivé jeune à Nouméa, j’ai découvert que j’étais calédonien par les rencontres, la manière de vivre. Nous sommes tous attachés à cette terre ; cet attachement n’a pas de couleur de peau. Depuis quelques jours, des gens me disent qu’une lumière s’est rallumée. C’est une démarche qui rassure sur ce qu’ils sont.

Les priorités d’ordre social et institutionnel sont-elles au même niveau ?

Il faut gérer les deux. L’urgence sociale, parce que la population a faim, est mal soignée et que nos entreprises sont à l’agonie alors que ce sont elles qui créent la richesse. Mais il faut aussi poursuivre le dialogue institution- nel. Si nous retrouvons ici un consensus, les formations politiques nationales suivront. Le problème, c’est aussi l’explosion de l’échiquier politique national. La situation est trop grave pour être laissée à des tactiques de militants ou à de petites combines : elle doit être portée par des hommes d’État, à partir d’un accord trouvé entre nous.

Vous avez employé le terme de partenariat avec la France. Qu’implique-t-il à vos yeux ?

Si l’on demande aux Calédoniens avec qui ils veulent un partenariat durable — la Chine, les États-Unis, l’Australie, le Japon ou la France et l’Europe — beaucoup répondront la France et l’Europe, y compris parmi les indépendantistes. Il faut clore le processus en cours et ouvrir quelque chose de nouveau, utile aussi à la France dans la région. Pour moi, le partenariat, c’est cela : comment la France, qui nous a colonisés, peut avoir la grandeur de nous décoloniser, puis qu’en- semble on chemine pour écrire de nouvelles pages d’histoire.

Vos adversaires disent que c’est l’indépendance association.

Nous sommes piégés par les mots ; il faut en sortir. La présence de la France en Nouvelle-Calédonie s’est faite dans le contexte du 19e siècle. Ce qui m’importe, c’est de renouveler ce lien avec la France et, à travers elle, avec l’Europe dans le contexte du 21e siècle. Nous avons construit quelque chose avec la France : jusque dans les coutumes, le français est utilisé ici par tous sans que cela dimi- nue ceux qui le parlent. C’est une victoire collective.

Oui, il faut une décolonisation réussie, parce qu’il y a eu colonisation. Cela peut ouvrir une nouvelle histoire et nous permettre de nous projeter. J’ai du respect pour les indépendantistes et j’ai servi la France pendant quarante ans : il faut une solution qui fasse la synthèse de tout cela. Le processus de décolonisation peut nous grandir tous, nous et la France, qui ne sait pas décoloniser. C’est une chance historique.

Vous dites également qu’il faut une province pour tous et un pays solidaire.

Oui, c’est notre objectif. Il y a une mission historique et prophétique du Sud : conjuguer ce que nous sommes. Notre chance, c’est cette cohabitation de populations venues d’horizons différents. Le pays forme un tout : quand le Nord et le Sud vont bien, les Îles aussi. La preuve, c’est que quand on a fait les provinces, tous les bâtiments, les hôtels, les collèges ont été réalisés par les entreprises du Sud. Inversement, la pauvreté circule. Je trouve ridicule de vouloir dresser des lignes Maginot entre les provinces. Ce serait dangereux.

Qu’est-ce qui vous motive le plus ?

Faire partager mon expérience, mon vécu et accompagner une jeunesse calédonienne brillante, dont la responsabilité n’a jamais été aussi grande. Notre rôle d’adultes est de libérer cette énergie pour que demain nous soyons fiers de ce que nous serons.

Propos recueillis par Chloé Maingourd et Yann Mainguet