Violences sexuelles et sport : « Il faut envisager une formation obligatoire des encadrants »

Violaine Chabardes, représentante de l’association Colosse aux pieds d’argile, revient pour dispenser une formation de deuxième niveau, à partir du 2 novembre. Pour changer les mentalités à l’échelle du territoire, il faudra toucher tout le monde, surtout les réfractaires, estime-t-elle.

DNC : Quel est votre objectif pour cette seconde intervention ?

Violaine Chabardes : La première fois, il s’agissait d’une sensibilisation. Il fallait appréhender le sujet des violences sexuelles, faire connaître les infractions, et essayer de mobiliser un maximum d’acteurs de terrain.

C’est ce qui a été fait. Maintenant, l’idée est d’aller plus loin, d’apporter une technicité aux référents (lire par ailleurs, NDLR) qui vont apprendre à repérer des situations, à recueillir la parole des victimes et à donner l’alerte.

À l’issue de la formation, qu’aimeriez-vous constater ?

J’aimerais que les encadrants et dirigeants deviennent autonomes et qu’ils comprennent l’enjeu de la lutte contre les violences sexuelles. Si après mon départ, on m’annonce qu’il y a eu de nouveaux signalements de violence, ce ne sera pas forcément une mauvaise nouvelle. Ça voudra dire qu’une parole aura été libérée. C’est ça, l’enjeu ! Le pire, le dysfonctionnement ultime, c’est le silence.

Les dernières révélations concernent la natation. De nombreuses personnes soupçonnaient des abus, depuis longtemps…

Notre préoccupation, c’est vraiment ça. Dans la plupart des cas, on s’aperçoit effectivement que des gens savaient, qu’ils ont fermé les yeux. Quand c’est par
méconnaissance, on peut leur donner des outils pour mieux agir la prochaine fois. Quand c’est par volonté de minimiser ou de banaliser, c’est plus compliqué, il faut “un changement de mentalité.

Le dysfonctionnement ultime, c’est le silence.»

Pour un dirigeant, taire les problèmes internes est certainement plus facile que les révéler. Comment changer cette attitude ?

Il faut éduquer. De l’encadrant bénévole, jusqu’au sommet. Chacun doit avoir des connaissances suffisantes de l’enjeu, et être conscient de ses propres responsabilités pénales. Ceux qui ne signalent pas aux autorités les faits dont ils ont connaissance risquent l’engagement de leur responsabilité. Le code pénal prévoit trois ans d’emprisonnement, et cinq si la victime est un mineur de 15 ans ou moins.

Contrairement à ce que les responsables peuvent penser, ce n’est pas en se taisant qu’on protège son institution. Ce sont des bombes à retardement qui explosent et, quand cela arrive, c’est toute l’institution qui est entachée.

Cinq procédures dernièrement

Le parquet de Nouméa avait indiqué au mois de mai avoir diligenté dernièrement cinq enquêtes visant des encadrants. Ces faits concernent la natation (douze victimes recensées), l’escalade, le tennis et la danse.

Un moniteur d’escalade a écopé de trois ans de prison dont un ferme. Dans trois autres procédures, le placement sous contrôle judiciaire a été ordonné.

 

Combien de temps faut-il pour changer les mentalités ? Des années, des décennies ?

Ça peut aussi aller très vite. Je ne suis pas naïve, je sais qu’il faudra du temps, mais la prise de conscience peut être rapide, on l’a vu au niveau national. Il suffit que l’impulsion soit donnée par les présidents de fédération. Quand le discours est là, le reste suit.

La Nouvelle-Calédonie est-elle en retard sur la Métropole ?

Je dirais que nous en sommes au même niveau, même si j’ai l’impression que parler des violences est davantage tabou en Nouvelle-Calédonie. Mais en France, on rencontre les mêmes problématiques, avec des gens qui ne savent pas de quoi il s’agit, qui ont du mal à regarder les choses en face. Cela fait deux ou trois ans que l’on commence à évoquer le sujet, grâce à #MeToo, donc la prise de conscience est relativement récente. Je suis confiante pour la Nouvelle-Calédonie.

Je suis confiante pour la Nouvelle-Calédonie.»

Le CTOS (Comité territorial olympique et sportif, NDLR) déploie une énergie importante. Deux personnes ont été recrutées pour lutter contre les violences sexuelles ‒ ce n’est pas le cas partout ailleurs. Olivia et Océane sont des relais pour nous, on reste toujours en contact. Elles m’interpellent lorsqu’elles ont besoin d’un avis sur une situation.

Quelles sont les limites de votre intervention ?

En une quinzaine de jours, je ne pourrai pas former tout le monde. Ensuite, les formations rencontrent un franc succès mais il s’agit là de personnes volontaires. Bien sûr, il faudrait aussi toucher les personnes qui ne sont pas volontaires.

Pour le long terme, il faut envisager une obligation de formation dans le statut des encadrants. Tant que ce ne sera pas obligatoire, une frange de la population ne sera pas touchée.

Recueillis par Gilles Caprais

Photo : Ancienne gendarme spécialisée dans la protection des mineurs, Violaine Chabardes s’occupe de la région Occitanie pour l’association Colosse aux pieds d’argile. / Colosse aux pieds d’argile

Un réseau pour libérer la parole

Près de 110 encadrants seront formés par Violaine Chabardes en novembre. Nombre d’entre eux deviendront les référents « violences sexuelles » de leur club ou de leur ligue auprès du Comité territorial olympique et sportif (CTOS).

Les révélations de violences sexuelles dans plusieurs disciplines ont poussé le CTOS à accélérer le déploiement du plan de lutte contre les violences sexuelles esquissé en 2020. Son objectif à court terme : la désignation dans chacune des 44 ligues sportives d’un référent capable de détecter les situations problématiques et d’agir.

Pour l’heure, étant donné la multitude et la dispersion des clubs du territoire, le CTOS juge irréaliste d’envisager un réseau complet et concentre ses efforts sur les associations aux effectifs les plus importants.

Pour créer ce réseau, le Comité a recruté Olivia Pontheaux, coordinatrice pour la prévention des violences sexuelles, rejointe au mois de septembre par Océane Alighieri, qui effectue un service civique de 10 mois au mitan de son master de psychologie.

Leurs efforts permettront « d’introduire des personnes formées, qui vont impulser une culture de la non-violence, une dynamique beaucoup plus sécuritaire », explique Océane Alighieri. « L’idée, c’est de casser le culte du secret qu’il y a dans le monde du sport, vis-à-vis des sponsors notamment. »

« ON NE SUPPRIMERA PAS LA VIOLENCE »

Il s’agira évidemment d’un travail à « long terme », à l’efficacité limitée. « On peut la diminuer, mais on ne supprimera pas la violence. Il y en aura toujours », insiste Olivia Pontheaux. « Maintenant, on doit agir correctement face à elle. »

Ce qui implique de coopérer avec les associations qui travaillent déjà dans le domaine des violences, généralement hors du sport. « Elles connaissent les spécificités locales, la façon dont on aborde les violences dans les différentes ethnies. Et on doit créer un parcours cohérent pour les victimes, pour qu’elles ne se perdent pas entre les intervenants. »

G.C.

 

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