Usine du Sud : quelle pollution pour le lagon et les rivières ?

Depuis 2013, l’Observatoire de l’environnement (OEIL) édite un bilan environnemental annuel dans le Grand Sud afin de connaître l’impact de l’usine de nickel sur la faune et la flore terrestre et marine. Grâce aux nombreuses études compilées dans le rapport 2014-2015, qui vient d’être publié, nous en savons un peu plus sur les conséquences environnementales de l’implantation du site industriel.

Les points rassurants

  • Le lagon indemne

À l’île Ouen, l’île des Pins, le canal de la Havannah, ainsi qu’à Ugo et Merlet, les coraux sont abondants et variés, les poissons sont au rendez-vous et la composition de l’eau de mer ou des sédiments est bonne.

  • Les inquiétudes se dispersent autour du tuyau

En 2008, l’installation du grand tuyau en polyéthylène à haute densité avait fait grand bruit. Les effluents de l’usine de nickel qu’il rejette vont-ils provoquer des dégâts sur l’environnement ? Huit ans après, l’Observatoire de l’environnement indique un bon état chimique aux abords de l’émissaire. Cette zone de plus de 40 mètres de profondeur soumise à de forts courants ne permet pas d’assurer un suivi écologique ni de suivi de l’état des récifs. Cependant un peu plus loin, dans la zone étudiée du canal de la Havannah – à plus de deux kilomètres du tuyau – les indicateurs environnementaux sont très bons avec des récifs variés et de nombreux poissons.

  • L’environnement tribal en bordure de mer est correct

Les tribus autour de Goro nourrissent de grandes inquiétudes depuis la construction de l’usine du Sud. Or, selon le bilan réalisé par l’OEIL, les indicateurs chimiques et écologiques y sont globalement bons. Les concentrations de métaux dans l’eau de mer sont plutôt stables et la couverture de corail est en bon état.

Ça s’est amélioré mais ça reste préoccupant

  • Retour à la normale après l’accident de 2014

Après la fuite, en mai 2014, d’une centaine de mètres cubes d’acide chlorhydrique dilué dans le creek de la baie Nord, le milieu marin a lourdement été perturbé, particulièrement au niveau de l’embouchure. L’acidité a été très rapidement neutralisée mais les concentrations en métaux dissous (nickel, cobalt, manganèse, chrome) ont très fortement augmenté. On a enregistré des taux de nickel jusqu’à 300 fois supérieur le lendemain de l’accident. 15 jours après, le taux était revenu à la normale. Cependant, la rivière de Kwë et le creek de la baie Nord gardent des stigmates de l’accident. Selon les derniers relevés de fin 2014, il y avait deux fois moins de poissons en juillet 2014 qu’en juillet 2013.

  • Le port voit rouge

Dans cette zone, la teneur en soufre des sédiments augmente depuis 2011. Depuis, une opération de nettoyage du fond du port a été réalisée par Vale NC en 2015 et la gestion du déchargement du vrac a été améliorée.

  • Les eaux souterraines sous haute surveillance

Aux abords de l’usine, du port et de l’unité de traitement de minerai, l’état chimique des eaux souterraines est bon. En revanche, sous la mine, les concentrations mesurées pour plusieurs éléments sur la nappe au niveau de la Kwë Ouest ont été maintenues à des valeurs élevées en 2013 et 2014, sans pour autant dépasser les valeurs autorisées.

Les points inquiétants

  • De la terre sur les récifs côtiers

À Port Boisé et la baie Kwë, les observateurs ont constaté une forte dégradation du milieu : débris coralliens, corail mort, matière en suspension en augmentation depuis trois ans, les dégâts sont importants, ils l’étaient déjà en 2007 et ça ne s’est pas amélioré. En 2013, les fortes pluies ont accentué le phénomène de blanchiment des coraux. Comme pour d’autres baies fermées de Nouvelle-Calédonie, les seuls qui survivent sont des espèces adaptées aux importantes quantités de sédiments.

  • Bilan chimique inquiétant à deux endroits

Les concentrations en soufre au niveau du port de Prony et de métaux dans les sédiments de la baie Nord restent préoccupantes. Ces deux zones sont particulièrement proches du site industriel.

  • La rivière Kwë trop riche en manganèse

Les concentrations en manganèse dans la branche Ouest sont supérieures à la valeur limite prescrite par l’arrêté d’exploitation de Vale NC. Cette perturbation est liée au parc de stockage des résidus solides situés à proximité. Le rapport complet est disponible dans son intégralité sur www.oeil.nc

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Questions à Matthieu Juncker, directeur de l’Observatoire de l’environnement en Nouvelle-Calédonie (OEIL)

18-ENV-oeil-IMGP2579DNC : Le bilan 2014-2015 a été présenté dans les tribus du Grand Sud. Comment ont-elles réagi et quelles sont leurs inquiétudes ?

Matthieu Juncker : Effectivement, en décembre, le bilan a été restitué à Yaté, au cours de l’un des marchés de Wa, puis à l’île des Pins, au cours du marché de Noël. Il est prévu de le présenter à l’île Ouen et à Unia. Ces réunions sont importantes car elles permettent d’échanger, de répondre aux questions, de clarifier le rôle et les missions de chaque acteur de l’environnement. Pour Yaté, le public était constitué d’une trentaine de personnes, principalement des femmes. Il y a eu de nombreuses questions sur des points précis du bilan, notamment sur le suivi de certaines espèces endémiques ou envahissantes ainsi que sur les conséquences de l’accident de mai 2014 au niveau du creek de la baie Nord. D’une façon générale, le public de Yaté s’est montré attentif et a souhaité que l’OEIL revienne régulièrement pour être tenu informé de l’état de l’environnement.

DNC : Avez-vous eu des retours de Vale NC concernant les conclusions?

Matthieu Juncker : Ce diagnostic n’a pas été dressé par l’observatoire seul, de manière isolée. Il résulte au contraire d’un travail collaboratif au cours duquel l’équipe de l’OEIL a invité à la table des discussions son Conseil scientifique, des experts, la Direction de l’environnement de la province Sud et les responsables environnement de Vale NC. Il n’y pas donc eu de « surprise » pour Vale NC puisque ce bilan a été « co-construit ». Un comité éditorial a aussi été largement impliqué dans la construction et la validation de ce bilan, notamment constitué de la présidente de l’OEIL – Martine Cornaille – afin de s’assurer que les propos relayés sont justes, impartiaux tout en étant compréhensibles de tous.

DNC : Vous éditez ce bilan depuis 2013. Vos conclusions ont-elles permis de changer certaines pratiques afin de minimiser leur impact sur l’environnement ?

Matthieu Juncker : Certaines actions ont déjà été mises en place. C’est le cas, par exemple, du port de Prony où une mission d’observation de l’OEIL avait révélé fin 2013 la présence de soufre et de charbon à l’aplomb du quai de déchargement. Le score chimique de la zone a été qualifié de mauvais en raison de la teneur en soufre, qui augmente depuis 2011. Suite aux recommandations adressées par le CCCE à Vale NC, une opération de nettoyage du port a été réalisée par Vale NC en 2015 et la gestion du déchargement du vrac a été améliorée. Il faut aussi garder en tête que pour l’OEIL, qui a une mission d’information, ce bilan sert avant tout à apporter de la transparence auprès du grand public. Les conclusions nécessiteront ensuite du temps pour la mise en place d’actions par les différents acteurs compétents (gestionnaires et industriels) car le suivi environnemental se fait sur du long terme. Par ailleurs, si le bilan permet de déterminer l’état du milieu naturel, les données existantes ne sont parfois pas suffisantes pour définir si une dégradation observée est imputable aux activités humaines ou si elle est le fait d’un phénomène naturel.

 

V. Grizon

Photos : OEIL, V.G

 

 

 

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