Une première prise de possession, avant 1853

"Prenant prétexte du transport de quelques missionnaires, l'amiral Duperré prend seul la décision de faire arborer le drapeau tricolore dans cette terre lointaine" note l'historien Joël Dauphiné. © Détail du tableau réalisé par Eugène Charpentier

Dans un article publié il y a près de quarante ans, l’historien Joël Dauphiné détaille les conditions rocambolesques de la toute première déclaration de souveraineté en Nouvelle-Calédonie, fin 1843. Une affaire que la monarchie de France n’a pas ébruitée. 

Ce jour férié sur le territoire accueille, depuis 2004, la Fête de la citoyenneté, une initiative voulue fédératrice. Dans les livres d’histoire, le 24 septembre marque surtout la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France en 1853 sous le regard du contre-amiral Auguste Febvrier-Despointes au nom du Second Empire. Fait largement méconnu, cet acte n’est pas le premier.

Signé de l’historien respecté Joël Dauphiné, un article publié en 1989 dans la Revue française d’histoire d’outre-mer détaille un épisode passé sous silence, intervenu dix ans avant l’annexion officielle. À cette époque, « le ministère de la Marine et des Colonies, gardien attentif des ambitions coloniales de la France, rêve tout naturellement d’une grande politique outre- mer et, depuis quelques années, il est à l’origine de plusieurs entreprises, amorcées un peu au hasard dans toutes les parties du monde avec un inégal bonheur », écrit l’agrégé d’histoire et docteur ès lettres.

L’océan Pacifique campe dans les esprits et la prise de possession de l’archipel des Marquises, en 1842, suscite une grande satisfaction du roi. « Depuis plusieurs semaines, les représentants de la Société de Marie [Mission mariste] attirent précisément l’attention sur la Nouvelle-Calédonie en sollicitant du ministère de la Marine le passage gratuit sur un bateau de l’État en faveur de quelques-uns de leurs missionnaires, conduits par Mgr Douarre, évêque d’Amata, qui ont décidé d’aller évangéliser les natifs de cette grande île peu hospitalière et mal connue. Pourquoi ne pas accéder à leur demande et, dans le même temps, s’assurer, avec leur concours, d’un nouveau point de relâche situé dans le Pacifique occidental, à proximité relative d’une Nouvelle-Zélande à laquelle on n’a pas encore officiellement et définitivement renoncé ? », décrypte Joël Dauphiné.

MISSION SECRÈTE

Le 20 janvier 1843, l’amiral Duperré, ministre de la Marine et des Colonies, adresse des instructions secrètes au contre-amiral Dupetit-Thouars, commandant en chef de la station navale de l’océan Pacifique, en vue de mettre « éventuellement » la main sur le Caillou. Le ministre baron démissionne quelques semaines plus tard. Néanmoins, l’officier Dupetit-Thouars « désigne le capitaine de corvette Julien Laferrière, commandant du Bucéphale, pour remplir la mission secrète prévue en Nouvelle-Calédonie ». Selon l’historien et auteur de l’article, pourtant en octobre 1843, « à Paris du moins, une prise de possession, même éventuelle, de la Nouvelle-Calédonie n’est pas ou n’est plus envisagée par quiconque ».

Dans une certaine confusion vis-à-vis de son administration, le contre-amiral maintient ses instructions. Après Wallis puis Futuna, Le Bucéphale mouille dans les eaux de Balade le 20 décembre. Julien Laferrière prépare l’installation à terre de Mgr Douarre, mais s’emploie aussi à créer de bonnes relations avec des chefs du nord de la Grande-Terre. Si bien que le commandant décide de « provoquer la déclaration de souveraineté souhaitée : le dimanche 31 décembre 1843 ». Les principaux chefs présents posent la plume sur le document. L’acte est rendu officiel, pour le symbole, le 1er janvier 1844. Le capitaine de corvette indiquera, dans son rapport, former « l’espoir d’une belle acquisition ».

Ses marins construisent le bâtiment des religieux, inauguré le dimanche 21 janvier 1844. L’événement permet « d’arborer pour la première fois le pavillon tricolore sur le sol calédonien ».

CRISE

L’information sur ces instructions qualifiées de secrètes est partagée au sein du ministère de la Marine le mois suivant. Cependant, « devant les complications internationales probables suscitées par l’annexion brutale de Tahiti, le gouvernement français estime qu’il n’a que faire d’une possession supplémentaire en Nouvelle-Calédonie : peut-être redoute-t-il une réaction désagréable de l’Angleterre ? Surtout, il ne peut se permettre de disperser ses forces à l’excès et il sait, d’autre part, que les ressources de son budget ne sont pas inépuisables », rapporte Joël Dauphiné, qui fut professeur d’histoire au lycée Lapérouse à Nouméa.

Pour le directeur des Colonies de l’époque, un coup de gomme doit être passé sur cette récente initiative aux antipodes. Missionné, le capitaine de corvette Leconte, commandant de La Seine, après avoir fait naufrage le 3 juillet 1846 en abordant les côtes calédoniennes, fait, dès le lendemain, « discrètement retirer le drapeau français qui flottait depuis deux ans et demi sur l’établissement de la mission mariste ». Hébergés un temps chez les pères, les naufragés rejoignent Sydney, puis la France.

Pour l’historien et chercheur, la parenthèse n’est pas anecdotique. « Cette première prise de possession avortée de la Nouvelle-Calédonie a définitivement attiré l’attention sur cette lointaine contrée puisque quelques années plus tard, dans un contexte différent il est vrai, le gouvernement français décide de l’annexer ».

Yann Mainguet

L’historien Joël Dauphiné (au centre), avec son collègue Jerry Delathière et des amis à Koa, à Thio, le 5 novembre 2002. © Archives de la Nouvelle-Calédonie/Alain Saussol