Une jeunesse frappée par les inégalités, selon le Sénat

La commission d’enquête sénatoriale sur les inégalités systémiques dans les outre-mer a présenté son rapport ce jeudi 2 juillet. Elle insiste particulièrement sur les jeunes ultramarins et livre plusieurs enseignements pour la Nouvelle-Calédonie.

Le rapport, remis par la commission d’enquête sénatoriale, dresse sur plus de cinq cents pages un tableau édifiant des inégalités dans les outre-mer. « L’une des populations particulièrement frappées par les inégalités en outre-mer est la jeunesse, qui subit bien plus souvent l’échec scolaire que dans l’Hexagone », insiste le document. Une situation « qui a des impacts systémiques sur l’emploi et le développement économique, notamment, ainsi que sur la cohésion sociale ».

Même si la compétence de l’éducation relève, en grande partie, de la Nouvelle-Calédonie, plusieurs données concernent le territoire. Pour le baccalauréat, la moyenne nationale du taux de réussite est de 91,2 %. « Les départements hexagonaux ayant les taux de réussite au baccalauréat les plus bas, comme la Seine–Saint-Denis, le Val-d’Oise ou encore les Ardennes, connaissent tous des taux supérieurs ou égaux à 86,2 % », compare la commission. Il est de 86,2 % en Nouvelle-Calédonie. À l’inverse, le territoire obtient un meilleur score au niveau du diplôme national du brevet (DNB) : 87,5 % contre 85,6 % dans l’Hexagone.

Ces inégalités se reflètent également dans l’enseignement supérieur. En licence, le taux de réussite en trois ou quatre ans est environ deux fois inférieur à celui de l’Hexagone. Cependant, en master, les résultats calédoniens (70,5 %) se rapprochent du niveau national (74,6 %).

DES RESPONSABILITÉS PARTAGÉES

Autre critère choisi, les dépenses d’éducation en outre-mer, estimées relativement élevées, puisqu’elles « représentent en moyenne 9 542 euros par élève, dont 1 744 euros de sur-rémunération des personnels, contre une moyenne nationale de 7 211 euros par élève ». En Nouvelle-Calédonie, elles sont inférieures à la moyenne nationale en excluant le poids lié aux surrémunérations. Autre statistique saisis- sante, 39 % des jeunes ultramarins souffrent de symptômes dépressifs, contre 25 % dans l’Hexagone.

Face à ces défis, le rapport se réfère à l’audition de Vincent Bouvier, ancien directeur général des outre-mer (DGO), qui a évoqué les émeutes de 2024 et en conclut que « l’État et les collectivités ultramarines ont une responsabilité partagée pour répondre aux revendications d’une partie de la jeunesse, confrontée à des “difficultés structurelles” d’accès à la formation et à l’emploi ».

La commission d’enquête formule 63 recommandations sur tous les secteurs, mais elle fait le choix de placer la jeunesse et l’éducation au premier rang des priorités pour les outre-mer. Elle cite, notamment, Samuel Gorohouna, économiste et maître de conférences à l’université de la Nouvelle-Calédonie, qui « a insisté sur l’éducation comme principal outil de réduction des inégalités dans le contexte calédonien et kanak ». Fabien Dubedout

Les éléments à retenir

  • Les sociétés ultramarines sont davantage inégalitaires. De nombreux territoires ont un indice de Gini supérieur à 0,40 « pourtant souvent associé à des pays très inégalitaires, comme la République démocratique du Congo (0,447) ou le Brésil (0,516) ». Il est de 0,42 en Nouvelle-Calédonie.
  • Un taux de chômage important : 11 % en Nouvelle-Calédonie, contre 7,3 % dans l’Hexagone.
  • L’espérance de vie est plus basse. En 2024, sur le Caillou, elle est de 81 ans pour les femmes (85,5 en France hexagonale, hors Île-de-France) et de 76 ans pour les hommes (80 ans).
  • Le taux de pauvreté est supérieur à 17 % en 2017 pour la Nouvelle-Calédonie, contre 14 % en France hexagonale. Un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté.
  • Les prix des produits alimentaires et des boissons non alcoolisées dépassent de près de 78 % ceux observés dans l’Hexagone.
  • Les demandes annuelles en logements sociaux sont évaluées par le ministère des Outre-mer, entre 19 680 et 21 481 logements au total, dont plus de 6 500 pour la province Sud de Nouvelle-Calédonie, la plus importante des territoires analysés.

 

Des spécificités calédoniennes

Le statut particulier de la Nouvelle-Calédonie confère au territoire une place à part au sein du rapport. Tout comme la Polynésie française, la collectivité est compétente dans plusieurs domaines (santé, éducation, etc.) Ce statut conduit toutefois à des constats inédits.

L’un d’eux concerne les statistiques elles-mêmes. Une forme d’« invisibilisation statistique » a incontestablement nourri les inégalités systémiques dans les outre-mer, estime le rapport. Citée dans le document, Élise Desmazures, directrice de l’Isee-NC, Institut de la statistique et des études économiques, affirme que « d’une part la taille du territoire et, d’autre part les difficultés budgétaires grandissantes justifient le fait que le territoire propose moins d’enquêtes que la Métropole ».

Le rapport prend ainsi l’exemple de l’absence d’études sur les inégalités patrimoniales : « Il n’existe aucune statistique permettant d’appréhender de manière globale le patrimoine des ménages polynésiens ou calédoniens. Les facteurs explicatifs de ce patrimoine — trajectoires professionnelles, histoire familiale, héritages, donations, endettement ou situation financière — restent ainsi largement méconnus. »

Inégalités internes

Selon le Sénat, la plus grande autonomie décisionnelle peut constituer un « facteur puissant de développement et de dignité » et « influencer, dans une certaine mesure, la manière dont les inégalités sont perçues ». Dans les faits, l’analyse entre 1970 et 2019 des PIB par habitant montre que « le mouvement de convergence avec l’Hexagone semble avoir été moins rapide en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie que dans les DROM (NDLR départements et régions d’outre-mer)».

Le document s’interroge aussi sur la perception des inégalités. « En raison du choix de l’autonomie et, pour les collectivités du Pacifique, d’un plus grand éloignement géographique, la référence hexagonale n’est pas aussi centrale. » Dans les collectivités du Pacifique, cette ques-tion se concentrerait essentiellement sur des « inégalités internes » : « En Nouvelle-Calédonie en particulier, les inégalités interrogent essentiellement celles entre les popu- lations d’origine européenne et les autres communautés, au premier chef desquelles la communauté kanak ». F.D.

L’évolution du PIB, produit intérieur brut, calédonien marque la double rupture avec les crises successives du nickel et des émeutes de 2024.