[DOSSIER] Une économie « à genoux »

L’emblématique usine calédonienne de production de boissons sucrées et alcoolisées, Le Froid, créée en 1943, a été détruite mardi 14 mai. Photo : Gilles Caprais

Entreprises, industries, commerces, établissements publics, scolaires, culturels et sportifs… Plus d’une centaine de structures sont parties en fumée depuis lundi 13 mai dans le Grand Nouméa. « Les dégâts sont considérables. » L’économie calédonienne va mettre du temps à se relever.

La liste n’en finit pas de s’allonger. Mur d’escalade de Magenta, médiathèque de Kaméré, Biscochoc à Ducos, Le Froid à Montravel, Super U Rivière-Salée, pharmacie de la Vallée- du-Tir… Quelques noms d’un inventaire qui paraît interminable.

Le déchaînement de violences a principalement ciblé les entreprises. « C’est moralement extrêmement dur, témoigne Mimsy Daly, parce qu’on a le sentiment d’avoir été les victimes délibérées d’un mouvement avec l’intention de détruire. Les pillages, c’est une chose, mais ils étaient presque systématiquement tous assortis d’un incendie. »

À l’image de la population, la présidente du Medef est sonnée. « Les dégâts sont considérables. Cela semble tellement aveugle et inutile, il y a un gâchis énorme. » Et déplore un manque de moyens sur le terrain. « Il y a un fort sentiment d’impuissance, d’abandon. Si les forces de l’ordre ont fait ce qu’elles pouvaient, dans certains quartiers, sans l’appui des milices citoyennes, d’autres entreprises auraient été perdues. Le bilan devra être fait. » Au milieu de cette noirceur, Mimsy Daly souligne « l’immense solidarité des Calédoniens ». « On sent que tout le monde est engagé pour aider chacun à tenir, c’est… Je n’ai pas les mots. »

PERTES, ASSURANCES, CHÔMAGE

Réunies en cellule de crise, les organisations patronales et chambres consulaires s’attachent à orienter au mieux les entrepreneurs grâce à un numéro unique, le 05 03 03, à établir les protocoles pour les accompagner, notamment concernant les questions d’assurance ‒ « un sujet prioritaire » ‒, afin de voir « comment ils peuvent être indemnisés pour leurs pertes d’exploitation et de matériel ». Sachant que les prises en charge risquent « d’être compliquées » et « les remboursements longs à obtenir », indique Xavier Benoist, président de la Finc, Fédération des industries de Nouvelle-Calédonie.

Une réflexion est également menée sur d’éventuels recours en justice « pour obtenir réparation des dommages causés en particulier en raison d’une protection insuffisante des forces de l’ordre », estime Mimsy Daly.

Dans l’immédiat, il s’agit surtout de faire face à des situations de pénurie. Des gens manquent de nourriture, de médicaments, de denrées pour les bébés… « Nous sommes en train d’organiser et de coordonner la protection des commerces et des entreprises qui ouvriraient leurs portes. »

Les premières estimations font état de « plusieurs dizaines de milliards de francs » de pertes, selon Louis Le Franc, haut-commissaire, jeudi 16 mai. Des centaines voire quelques milliers de personnes vont également être mises au chômage, ajoute Xavier Benoist, « ce qui va engendrer des surcoûts alors que le régime est déjà en difficulté » et que les recettes fiscales attendues ne rentreront pas dans les caisses de la Nouvelle- Calédonie, déjà exsangue.

Almameto, Renault Magenta (photo) font partie des concessionnaires automobiles pris pour cible. (© A.-C.P.)

UN « PLAN MARSHALL »

Et ces destructions auront des répercussions sur le long terme. « Je suis sidéré. La crise est fulgurante et se rajoute à celle déjà bien présente. On met l’économie à genoux et je pense qu’une grande partie ne s’en relèvera pas. Certaines entreprises n’ont pas les reins assez solides pour réinvestir dans des outils industriels, les bâtiments. » Et celles qui disposent de trésorerie auront-elles envie de tout recommencer à zéro ? Sans compter les conséquences que les événements devraient avoir sur l’image du territoire, au moment où les chiffres du tourisme reprenaient des couleurs.

Xavier Benoist en est convaincu, la Nouvelle-Calédonie n’y arrivera pas seule, sans « plan Marshall pour l’accompagner ». Le président de la Finc craint également un « effet induit sur les départs », « quand on a tout perdu et qu’on ne se sent plus en sécurité ». « Cela ne nous aidera pas à rebondir. »

Du côté des collectivités, la réponse est claire, pour la maire de Nouméa, Sonia Lagarde. « La vraie question est : est-ce que nous pouvons reconstruire tout ce qui a été saccagé ? Au moment où je vous parle, je dis non. » Il va falloir aller chercher de l’argent. « On va activer tous les leviers possibles. Gérald Darmanin a annoncé que des aides seraient apportées, on sera très attentifs à ce qu’elles soient très rapidement acheminées à toutes les entreprises qui en ont besoin », insiste Mimsy Daly.

C’est le sens du courrier de Sonia Backès envoyé jeudi 16 mai au Premier ministre Gabriel Attal. La présidente de la Maison bleue sollicite auprès du chef du gouverne

ment, « au titre de sa compétence en matière économique et comme toutes les exactions se sont déroulées en province Sud », la mise en place d’un « fonds exceptionnel de reconstruction » qui serait géré par les services provinciaux.

Anne-Claire Pophillat