Un sans faute de Valls… Mais pour aller où ?

La Tribune. – En 45 minutes de discours devant le Congrès et autant d’étapes sur le terrain qu’une journée de 16 heures peut en compter, la visite de Manuel Valls en Nouvelle-Calédonie marque le retour de l’État sur la scène politique comme troisième partenaire de l’Accord. Et de sa sortie. Autant le Premier ministre socialiste peut agacer sur les dossiers intérieurs, autant le Rocardien aura rassuré et même convaincu les Calédoniens.

« Pacte de confiance ». – Son « parler vrai », une certaine faconde et l’œil pétillant en moins, rappelle aux plus anciens « un autre Premier ministre » : Michel Rocard, auquel il emprunte jusqu’à son vocabulaire lorsqu’il propose aux Calédoniens « un pacte de confiance avec l’Etat ». Quel est ce « pacte de confiance », qu’évoque Manuel Valls ?

« Un État fort ». – Il passe d’abord par une clarification du rôle de l’État dans les discussions d’avenir qui se profilent. « Après la visite du Président François Hollande, les Calédoniens avaient hérité d’un État prétendument équidistant des indépendantistes et des non-inédépendantistes », rappelle le sénateur Pierre Frogier. Qui aujourd’hui se félicite, tout comme le député Philippe Gomès et presque avec les mêmes mots du « retour d’un État fort et partenaire ».

« Cla-ri-fier ». – Un État qui dit clairement les choses. Sur le litige électoral, d’abord, le Premier ministre a tancé ceux qui ne s’en tenaient pas aux conclusions du Comité des signataires et ajustaient leur discours selon qu’ils étaient à Paris ou à Nouméa. Et regretté « que des démarches minoritaires aient poursuivi des combats juridiques d’arrière-garde et soufflé sur les braises, alors que les forces politiques représentatives avaient décidé de tourner la page et de se tourner vers l’avenir ». Dans le viseur : Roch Wamytan et ses recours de la dernière chance. Fini, dit Manuel Valls, « le temps des escarmouches inutiles alors que les sujets essentiels sont laissés sur le bord du chemin ».

Être transparent. – Un État qui dit et agit en transparence. Sur la sortie de l’Accord par exemple : « La consultation sur l’accession à la pleine souveraineté, par sa nature même, ne construira pas un consensus miraculeux, affirme Manuel Valls, Il est donc indispensable de ne pas se limiter à cet horizon ». Dépasser cet horizon, c’est déjà « se mettre à identifier les points de convergence et de divergence entre les projets politiques des uns et des autres. Il ne s’agit pas, à ce stade, de négociations mais bien de discussions politiques ».

Faire bouger les lignes. – Un État, qui parfois aussi bouscule les lignes politiques établies. Devant Paul Néaoutyine et les élus du Nord assemblés, le Premier ministre s’est laissé glisser sur la fameuse rente nickel : « Aujourd’hui le nickel n’offre plus une rente économique garantie ». Sous-entendu : fini le temps où l’on pouvait croire que le nickel « financerait » l’indépendance. Il faut « tourner la page » dit encore Manuel Valls qui invite les opérateurs miniers « à revoir leurs stratégies » et jouer plus « collectifs et solidaires »…`

Convaincre avec des symboles. – Alors, pour toutes ces raisons, le Rocardien a rassuré. Mais, il a également convaincu. Et, d’abord avec des symboles : en honorant par exemple à même hauteur la mémoire de Jacques Lafleur et celle de Jean-Marie Tjibaou, les pères des accords de paix. « En se recueillant sur leurs deux tombes, et en répétant ce geste à chaque visite ministérielle, c’est le symbole de la poignée de main, le symbole de la paix retrouvée, que l’on fait vivre », confiait Isabelle Lafleur devant le cimetière, où repose son père.

Sécuriser la SLN. – Il a rassuré ensuite, parce qu’il a tenu des promesses entendues ici et là et ensuite parce qu’il n’est pas venu les poches vides. Les 24 milliards de francs seront bien octroyés sous forme de prêt à la SLN via la STCPI : un apport en trésorerie vital pour passer le cap de 2018 et salué par les syndicats. La garantie de l’État est acquise pour le financement de la future centrale électrique. C’était le moins à quoi l’on pouvait s’attendre…

La manne de Matignon. – Mais Matignon est allé plus loin avec des promesses de crédits supplémentaires pour l’hôpital du Nord ; l’université et 8 postes supplémentaires ; le centre éducatif fermé ; des crédits pour la formation des jeunes abondés de 850 millions et la « sanctuarisation » de l’enveloppe consacrée à Cadres avenir ; une mission et un plan pour lutter contre la délinquance d’ici à trois mois ; 7 milliards de francs pour le Nord dans la prochaine génération des contrats de plan ; une aide au « tourisme bleu » dans les îles… Puissent les crédits suivre les promesses !

Pourquoi cet intérêt ? – Reste une question : pourquoi ce soudain intérêt pour la Nouvelle-Calédonie alors que la métropole peine à trouver trois francs six sous pour financer tel ou tel programme ? Première réponse Manuel Valls entendue au Congrès : « Michel Sapin (ministre du budget) devra se débrouiller et faire vite ! » C’est un peu court et très peu politique. La réalité est un peu plus… calculée qu’un simple regain d’affection « pour une terre de passion, une terre de passionnés, une terre peuplée d’hommes et de femmes de caractère qui ont choisi de dépasser leurs différences pour se concentrer sur leur destin commun ».

La présidentielle en mire. – Plus vraisemblable est que Manuel Valls a la présidentielle en ligne de mire, pas qu’en se rasant d’ailleurs ! Concurrent putatif au PS d’un François Hollande, qui parvient mieux à redresser les indicateurs économiques en les torturant qu’à faire remonter sa cote de popularité, Valls tente d’étoffer sa dimension d’homme d’État : d’où aussi son déplacement en Nouvelle-Zélande puis en Australie (après la signature d’un contrat à 34 milliards d’euros pour la construction de 12 sous-marins)… Exactement comme Rocard avait tenté de le faire en son temps, sauf qu’à l’époque, il avait en face à lui un certain François Mitterrand… et on connaît la suite. Hollande et Mitterrand ne partagent, au mieux, qu’un prénom. Valls le sait, et se sent pousser des ailes…

L’équation de Valls. – Or que constate-t-il ? À chaque fois que la Calédonie a avancé d’un accord, les socialistes étaient aux affaires : en 1988, Matignon avec Michel Rocard ; en 1998 Nouméa avec Lionel Jospin. Et aujourd’hui ? Traditionnellement une élection présidentielle se gagne au centre et au deuxième tour. Avec la présence annoncée par tous les sondages de la candidate du Front national au second tour c’est dès le premier tour qu’il faut envoyer des signaux de compatibilité au centre et si possible à droite, pour engranger le maximum de voix et figurer dans le duel final. En clair, s’il parvenait à faire signer aux élus calédoniens ne serait-ce qu’un préambule à un nouvel accord, il ajouterait son nom au fronton des artisans de la paix. Aussi, Valls désire-t-il compter la Calédonie au bilan de ses réussites à Matignon : ce qui lui confèrerait une stature présidentielle ou présidentiable, c’est selon…

Un préambule à tout prix. – Le Premier ministre l’a moult fois répété : il « veut réussir » son dossier calédonien. Ok ! De sa stratégie personnelle, la Nouvelle-Calédonie ne peut tirer que des bénéfices : le timing électoral de Manuel Valls est le même que celui de ses partenaires calédoniens, conscients que 2016 est la dernière année où les choses pourront durablement avancer, avant les séquences électorales de 2017. Un accord sur les valeurs érigé en préambule émousserait en effet la lame du référendum « couperet ». Mais serait-il crédible, négocié ainsi sur le bord d’un comptoir ?

L’autre voie… – Comme pour l’Annapurna, il existe une deuxième voie : celle soutenue par Harold Martin, Simon Loueckhote, deux signataires historiques, et nombre d’élus Les Républicains. Elle est simple, et Pierre Frogier comme Philippe Gomès y souscrivaient voilà peu : avancer le référendum à 2017 et en finir le plus vite possible les débats stériles, qui nourrissent les fantasmes les plus exaltés sur les vertus de l’indépendance voire de l’inexplorée « indépendance-association »… Une posture qui se résume par un : « On se compte d’abord, on négocie ensuite : c’est plus logique ! ».

Même finalité au bout du compte, mais qui ne doit pas rentrer dans les calculs du putatif candidat Manuel Valls…

M. Sp.

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