Un regard nouveau sur l’Indonésie

Une vue des installations de Harita Nickel, l’un des plus grands producteurs de nickel d’Indonésie, sur l’île d’Obi, dans le sud d’Halmahera, dans les Moluques du Nord, en septembre 2025. © Daeng Mansur / AFP

Le membre du gouvernement, Alcide Ponga, doit effectuer une visite ce mois-ci en Indonésie, poids lourd sur le marché du nickel, afin d’évaluer l’opportunité d’y exporter du minerai calédonien. Cette nouvelle orientation soulève des questions.

Le déplacement ne va pas passer inaperçu. Alcide Ponga, membre du gouvernement en charge des secteurs de l’énergie et des mines, se rendra en Indonésie du mardi 6 au vendredi 16 octobre. Des petits mineurs doivent l’accompagner. Sont prévues, au programme, des rencontres avec des officiels du pays ainsi que des visites d’entreprises. L’idée est de poser les bases d’une discussion en vue d’établir à terme « des échanges gagnant-gagnant », selon l’ancien maire de Kouaoua et ex-cadre de l’usine du Nord.

L’Indonésie est l’acteur ultradominant sur le marché du nickel. Doté de 42 % des réserves mondiales, selon le chercheur Thibault Michel, l’archipel d’Asie du Sud-Est a écrasé tous les repères passés, après l’application progressive de l’interdiction d’exporter son minerai brut à partir de 2014, ce qui a généré des investissements chinois massifs in situ en faveur de la création de complexes industriels.

« En moins de cinq ans, la part de l’Indonésie dans la production mondiale de nickel contenu est passée d’environ 31 % en 2020 à 60 % en 2024, pour atteindre 67 % en 2025 », décrit, dans une note, Tobias Rossi, associé fondateur d’Atlas Strategy, un cabinet de conseil spécialisé en géopolitique. « La production australienne et philippine s’est effondrée respectivement de 26 % et 20 % en 2024, en raison des « conditions de marché défavorables liées à la baisse des prix et à l’augmentation de la production en Indonésie ». Ce rythme n’a pas de précédent dans l’histoire récente des matières premières critiques », poursuit l’auteur, qui s’est appuyé sur des analyses de l’Institut d’études géologiques des États-Unis. La Nouvelle-Calédonie a fait les frais de ce bouleversement.

« BASSE TENEUR »

Pourquoi Alcide Ponga veut-il alors se tourner vers l’Indonésie ? Les opérateurs de ce pays traitent un minerai d’une teneur en nickel plus faible que celle des ressources russes, canadiennes ou calédoniennes. Cette contrainte oblige donc à manipuler énormément de volumes, ce qui, au-delà de l’impact environnemental, renchérit le coût. Même si le prix de l’énergie et le coût du travail sont relativement modestes, « cette question commence à peser », pointe Alcide Ponga.

L’intention est ainsi d’exporter un minerai, non exploitable sur le Caillou, extrait des verses, mais d’une meilleure qualité que celle rencontrée dans l’État de Jakarta. « Envoyer du minerai basse teneur, qui est du riche chez eux », résume le membre du gouvernement, décidé à trouver de nouveaux débouchés pour revitaliser la filière calédonienne. Une condition est incontournable aux yeux de l’élu loyaliste : en plus du bénéfice pour les mineurs, « il faut un retour de fiscalité pour la Nouvelle-Calédonie et ses habitants » à travers la taxe à l’exportation ou autres. Nul volume n’est précisé à ce stade.

CHINOIS PRÉSENTS

Cette éventualité d’Asie du Sud-Est lève au moins trois points. Une question se pose tout d’abord sur la nécessité d’alimenter une industrie indonésienne qui a cassé le marché des producteurs traditionnels de nickel. « Il ne faut pas voir l’Indonésie comme un adversaire, mais comme un partenaire potentiel, des gens avec qui on doit travailler », répond Alcide Ponga.

Deuxième aspect, comme l’écrit Thibault Michel, expert au Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri), les « entreprises chinoises contrôlent 75 % de l’offre mondiale de nickel (principalement en Indonésie, mais aussi aux Philippines) ». Ce qui interpelle sur le plan géopolitique et diplomatique.

Enfin, le troisième élément a trait à la politique territoriale : les indépendantistes de l’UNI sont attachés à leur doctrine, selon laquelle la transformation doit être locale ou offshore à travers des intérêts calédoniens. Une position qui contrarie la perspective indonésienne. Mais, selon Alcide Ponga, cette initiative doit être analysée sous l’angle « purement économique et stratégique ». Quoi qu’il en soit, un débat s’impose, que ces éventuels exports vers l’Indonésie soient pris sur les quotas de la Chine, ou non.

La démarche coïncide avec la venue en Nouvelle-Calédonie ce mois-ci de Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne pour la prospérité et la stratégie industrielle. L’Union européenne et l’Indonésie ont conclu un accord le 23 septembre 2025 dont l’un des chapitres porte sur la sécurisation de l’accès aux matières premières critiques, notamment le nickel, grâce à une réduction des droits de douane ou encore à la facilitation des exportations. Le gouvernement calédonien espère peut-être inscrire le Caillou dans cette chaîne de valeur, en bénéficiant d’un accompagnement sur le versant énergétique.

Yann Mainguet