Un « pas de côté », une « voie à suivre »

Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou se serrant la main à la fin d’une émission radio. / © Georges Bendrihem, AFP

Les descendants de Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur regardent avec beaucoup de respect le geste symbolique de leurs aïeuls, « deux hommes aux qualités hors normes ». L’esprit de dialogue qui les a guidés est, selon eux, toujours nécessaire aujourd’hui.

L’histoire, dont ils font partie dorénavant, a « donné raison » à Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. Ensemble, ils ont « ouvert un espace de discussion partagé », considère Emmanuel Tjibaou, fils du leader indépendantiste assassiné.

Cet espace à trois, parce qu’il ne « faut pas oublier l’État, le troisième partenaire », a servi de base à l’Accord de Nouméa et continue tant bien que mal à animer l’avenir institutionnel. « Nous étions en pleine guerre civile, rappelle Pascal Lafleur, benjamin du chef du RPCR. Deux responsables ont pris conscience que ce chemin était sans issue. Ils ont mis de côté leurs antagonismes pour sauver le territoire et l’ensemble des populations. Ils ont laissé la voie à suivre pour construire la Nouvelle- Calédonie. »

« C’est important de se dire qu’on fait partie d’un pays avec une histoire qu’il faut partager », insiste Emmanuel Tjibaou. / © Archives DNC

Les deux hommes politiques ont fait « un pas de côté », décrypte Emmanuel Tjibaou. Ils ont fait preuve de ce qu’il appelle de « l’empathie ». « On parle d’accord politique, mais ce sont surtout des hommes qui discutent, précise- t-il. Ni Tjibaou, ni Lafleur n’avaient de raison d’arrêter de se faire la guerre. Pourtant, ils sont arrivés à se mettre à la place de l’autre. Ils se sont dit : “ il y a une part de moi en lui et une part de lui en moi”. »

« CLIMAT DE PAIX »

Depuis sa vallée natale de Hienghène, Emmanuel Tjibaou constate les choses qui ont changé grâce à leur geste. Le « climat de paix a été bénéfique ». Il a permis de « construire le pays de Belep à l’île des Pins, en passant par les Loyauté ». Il n’y a qu’à voir l’aménagement des routes sur la côte Est, l’amélioration de l’accès aux soins, le développement de l’éducation. « Ils ont tous accepté de discuter et chacun a fait un effort vers l’autre », retient-il.

La poignée de main et les accords de Matignon-Oudinot ont créé un « terrain d’entente », terreau de la Nouvelle-Calédonie d’aujourd’hui. Certes, de nombreuses choses restent à faire. Le processus est « achevé pour les uns, inachevé pour les autres », mais si personne n’a eu « gain de cause, le pays est sorti gagnant ».

Pascal Lafleur ne partage pas la même analyse. « Il n’y a pas eu de développement dans les provinces Nord et Îles, critique-t-il. Les gens ne vivent pas mieux, alors que des milliards ont été déversés pour rééquilibrer les conditions de vie. » La faute, selon lui, à la rupture de « l’esprit de dialogue » symbolisée par ces discussions à trois qui peinent à débuter véritablement et à une certaine ’’incompétence’’ des élus calédoniens. Pascal Lafleur regrette la fin du « pari sur l’intelligence », mettant « de côté les antagonismes pour construire la Nouvelle-Calédonie, faire le rééquilibrage et donner une chance à chacun ». « Ce pari consistait également à chercher à convaincre une partie de l’électorat de l’autre, détaille-t-il. Les uns et les autres n’ont rien fait pour convaincre. Au contraire, les discours extrêmes, virulents, guerriers n’ont eu comme objectifs que de rejeter et de conforter. »

« Ils avaient des visions pour le territoire, des projets à long terme, même s’ils étaient différents », retrace Pascal Lafleur. / © Archives DNC

La scène politique actuelle lui laisse l’amère image de deux camps opposés qui « creusent un fossé chacun de leur côté et séparent les communautés » au lieu d’avancer ensemble. « Bien que tout le monde s’en réclame, nous sommes à l’opposé total de l’esprit de la poignée de main, insiste-t-il. Ces leaders étaient courageux et capables de faire des choix en prenant des risques électoraux, et bien plus, en mettant leur vie en jeu. »

AVANCER

35 ans après, une nouvelle poignée de main serait-elle utile ? Non, répondent les descen- dants des deux illustres Calédoniens. S’ils s’accordent sur le contexte radicalement différent des années 1980, ils évoquent des raisons totalement opposées. Qui pourrait la faire, s’interroge Pascal Lafleur. « Aujourd’hui, il n’y a plus de chefs incontestés, ni d’unité dans chaque camp, souligne-t-il. Le nouvel acte fort serait de soumettre un projet sur lequel une grande majorité de Calédoniens pourraient être d’accord. » Mais le futur ne pourrait se bâtir sans « se libérer de cette idée d’indépendance », pense-t-il.

Pour l’héritier de Jacques Lafleur, les trois victoires du Non sont des « actes forts » qui ont tranché la question. « Passons à autre chose ! » Il est nécessaire, d’après lui, d’avancer et de consulter « l’ensemble de la population au travers de la société civile, des coutumiers, des associations, des syndicats ou des religieux ».

Selon Emmanuel Tjibaou, rien ne sert de se serrer la main si les conditions ne sont pas réunies. « Les indépendantistes n’ont pas de problème avec les loyalistes, soutient-il. Ils ont un problème avec la colonisation et l’État français. » Le fils de Jean-Marie Tjibaou ne renie pas la philosophie qui a animé les deux hommes. Elle fait partie de cette « histoire commune » liant les habitants d’un pays, martèle-t-il. De cette histoire à partager pour créer un destin commun. Grâce à Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, « tout un chacun, de là où il est, est aujourd’hui capable d’avancer vers l’autre ». Ils ont fait ce « pas de côté » pour que, trois décennies plus tard, tous les Calédoniens puissent faire ce pas en avant.

Brice Bacquet

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