Un médecin témoigne de l’horreur à Gaza

François Jourdel, chirurgien orthopédiste calédonien, a revu une infirmière, prénommée Hanady, rencontrée lors de la précédente mission, en 2023. © F.Jourdel

À la tribune de l’ONU, Emmanuel Macron a proclamé lundi 22 septembre que « le temps est venu » de reconnaître l’État de Palestine, rejoignant plus de 140 pays dans ce geste qualifié d’« historique ». Mais derrière l’élan diplomatique, la réalité demeure tragique : Gaza est un champ de ruines, où les civils survivent dans la peur, la faim et les bombardements. Si la reconnaissance marque un tournant symbolique, une cinquantaine d’États, dont les États- Unis, refusent encore de franchir ce pas. Elle ne change pas non plus le quotidien des Palestiniens.

Chirurgien orthopédiste au Médipôle, François Jourdel revient d’une mission avec Médecins sans frontières. Son récit, fait de journées d’opérations sans fin et de nuits interrompues par les explosions, décrit la réalité derrière les discours officiels, celle d’un peuple enfermé dans une lutte permanente pour survivre.

DNC : Vous revenez de votre deuxième mission à Gaza. En quoi celle-ci vous a-t-elle marqué ?
François Jourdel : On me qualifie de vétéran de l’humanitaire… ça va faire maintenant 28 ans que je me suis engagé. J’ai commencé ma première mission en 1997 avec Médecins du monde. Et puis, je suis allé de mission en mission depuis le Timor oriental, l’Albanie, Haïti, l’Afghanistan, la Libye, le Yémen… Celle-ci est particulière parce que les gens sont captifs. Ils sont soumis à un bombardement extrêmement intense que je n’avais jamais vu avant. Je suis allé dans des pays en guerre… mais là, en termes de volume de bombardement, c’est juste incroyable. Ça n’arrête pas.

Quels patients avez-vous soignés ?
On soigne énormément d’enfants, à peu près 40 % d’enfants de moins de 18 ans. C’est ça qui touche. On soigne des petits corps mutilés, atrocement mutilés, avec des plaies de guerre. Voir un enfant traversé par une balle, ce n’est pas quelque chose dont on a l’habitude. Quand c’est un enfant de cinq ans, on peut être à peu près sûr qu’il ne fait pas partie du Hamas.

Dans quelles conditions travailliez-vous ?
On a fait, avec Médecins sans frontières, ce qui peut ressembler à un bloc opératoire, sous tente. Les patients reçus sont des blessés de guerre, par éclats, par arme à feu, par effondrement de bâtiments. Souvent des fractures ouvertes complexes. En Nouvelle-Calédonie, une fracture ouverte après un accident de moto, nous savons que cela va durer six mois, un an de soins. Là-bas, c’est la même chose, sauf qu’il n’y a pas les moyens. Tous les patients que j’ai eus avaient des fractures qui nécessitent énormément de soins. Il y a aussi des paralysies nerveuses, qui imposeraient des chirurgies palliatives. Ces gens vont avoir des séquelles.

Les Gazaouis vivent aujourd’hui dans un champ de ruines. © F.Jourdel

Et la vie quotidienne en dehors du bloc ?
Rien n’est simple. Il faut lutter pour trouver de quoi manger pour sa famille, trouver de l’eau. Il n’y a pas de sanitaires. Tout est compliqué pour eux. Les soignants avec qui l’on travaille s’estiment un petit peu favorisés parce qu’ils reçoivent un petit salaire de Médecins sans frontières. Mais n’empêche que pendant les interventions, les papiers d’emballage étaient gardés et divisés précieusement entre infirmiers pour pouvoir allumer le feu le soir, parce qu’il n’y a pas d’électricité. Pour planter une tente, il n’y a plus de place dans les zones humanitaires. Les moindres dizaines de mètres carrés de sable pour planter sa tente, ça se monnaye. 150 mètres carrés, c’est 1 000 euros par mois, sans eau, sans rien. Le litre d’essence, c’est 150 euros. Les voitures sont pleines, parce qu’en fait, il n’y a plus d’essence.

Vous décrivez une scène d’exode…
C’est… j’ai envie de vous dire, biblique. C’est l’exode. Vous croisez des véhicules avec quatre à cinq matelas sur le toit, des chaises, toute une vie derrière une carriole. Dans la voiture, ils sont dix. Il y a des gens qui sont assis sur les portières, sur le toit, sur le capot avant. Les suspensions sont par terre. Ce sont des images d’exode, comme on en a peut-être connues pendant la guerre en 1940, au moment de l’invasion allemande.

Les humanitaires sont-ils protégés ?
On a le sentiment, en rentrant dans la bande de Gaza, que tout peut arriver. Que ça peut nous tomber dessus à n’importe quel moment. Des collègues humanitaires ont été tués. Pendant ma mission, quelqu’un qui travaillait pour une autre organisation a reçu une balle dans le bras. Ça peut arriver n’importe où, n’importe quand. On ne se sent pas du tout protégé.

Avez-vous développé des liens vos confrères palestiniens ?
Ces missions sont bouleversantes, mais il y a effectivement des moments de lumière. Hanady, une infirmière que j’avais rencontrée lors de ma mission en 2023, a marché deux heures en plein soleil pour venir me voir et m’apporter une petite boîte de biscuits qu’elle avait achetée au marché. C’est extrêmement touchant. Beaucoup de soignants m’ont aussi donné un présent, un peu de café, un petit cahier, un stylo, une tasse… Des choses qui, là-bas, ont énormément de valeur.

Comment vivez-vous personnellement ces missions ?
Bien sûr, on est marqué. On a du mal à dormir, on fait des cauchemars. On y pense beaucoup. Mais en même temps, on sait quand on y va ce qu’on va rencontrer. On n’y va pas par hasard. On est touché par ce qui leur arrive et on veut apporter notre petite pierre. Cela nous fait relativiser les problèmes d’ici. Je vous décris les choses sans en rajouter. C’est la réalité.

Propos recueillis par Mathurin Derel