Thérèse Waïa : « Le moteur a toujours été le terrain »

À une réunion du Groupe Fer de lance, au Vanuatu en 1992, Thérèse Waia est entourée de Laura Uregei, de radio Djiido, Paias Wingti, Premier ministre de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Nicole Waia, de Djiido, et Paul Néaoutyine, alors président du FLNKS. (©D.R)

Thérèse Waia est une figure de la télévision calédonienne. Entrée dans le petit écran comme speakerine le 1er janvier 1977, la Maréenne, devenue journaliste pour la chaîne généraliste publique, a recueilli l’information sur tout le territoire, et même au-delà, jusqu’au 1er septembre dernier, jour de son départ à la retraite. Le goût du contact lors des reportages explique la longévité de sa carrière.

DNC : Le journalisme était-il pour vous une évidence ?

Thérèse Waia : Oui. Je voulais faire ce métier depuis l’enfance. En cours de français, à l’internat de Nédivin à Houaïlou, nous avions la possibilité d’interroger des gens avec un magnétophone à cassette, il fallait appuyer sur les touches play et rec en même temps ! J’ai trouvé ça formidable. J’ai toujours aimé la langue française, je lisais beaucoup et j’ai toujours voulu rapporter des histoires. Le saut a été franchi par le biais des accords de Matignon. Mon contrat de journaliste date du 16 septembre 1989.

Quel est votre souvenir le plus marquant ?

Quand je rentre pour la première fois dans ce monde. Quelques mois avant mon arrivée en classe de première au lycée Blaise-Pascal, on m’a proposé d’être speakerine. C’était l’ORTF à l’époque (Office de radiodiffusion-télévision française), la direction cherchait quelqu’un pour présenter les programmes. J’avais 16 ans et demi. La télé était encore en noir et blanc, il y avait les grosses caméras, j’étais impressionnée, mais, c’est drôle, je savais déjà que c’était ce métier que je voudrais faire plus tard. Je voyais les journalistes travailler, dont Joseph Caihe, le seul Kanak de la rédaction. Je me suis dit qu’il fallait que je me forme, ce que j’ai fait, et que je m’accroche.

Parmi les reportages réalisés à l’extérieur de la Nouvelle-Calédonie, la rencontre avec José Ramos-Horta, actuel président du Timor oriental, m’a beaucoup marquée. Il venait de recevoir son prix Nobel de la paix, en 1996. Il était en exil. J’ai été très touchée.

Vous êtes Kanak ayant exercé en Nouvelle- Calédonie. Comment imposer une distance par rapport aux sujets à traiter ?

La chaîne m’a laissé la latitude d’exercer mon métier. Toujours. En revanche, elle m’a donné des conseils pour raconter l’histoire, pour choisir les mots. La langue, c’est le fondement même d’une civilisation. Quand elle est riche, elle peut décrire les faits avec justesse. Je sais, de par mon éducation, qu’il faut être ouvert d’esprit. Après, les gens analysent comme ils le veulent. Mes oncles maternels m’ont dit, dès mes débuts, lors d’une coutume, que la seule attitude qui vaille est celle d’être humble.

J’ai toujours essayé de privilégier l’humilité, pour pouvoir accéder facilement aux gens, pour porter la responsabilité du traitement de l’information. On vous confie une information. Comment la partager ? Faire du sensationnel ou, au contraire, la décortiquer et rapporter aux gens ce qu’ils ne savent pas ? Cette question m’a toujours habitée.

Quelle a été la motivation ?

Le moteur a toujours été le terrain. Toujours. Des formateurs qui avaient roulé leur bosse, disaient, en s’adressant à des journalistes kanak : « Vous êtes issus d’une société orale. Vous savez dire les choses. Votre défi va être de les écrire et de les retransmettre ». Ils disaient aussi que le moment de partage de l’information sur le terrain peut être puissant, et que nous allions le garder en nous.

Au fil des années, le contact direct nourrit la plume, l’écriture, mais aussi surtout soi-même, à titre personnel. Quand on démarre sa carrière, on est plein de certitudes. Au fur et à mesure, leur nombre diminue, ou elles se modifient ! Et le terrain est ici incroyable, très riche. On me pose d’ailleurs souvent la question : d’où vient la motivation pour traiter les sujets ? L’école permet d’obtenir un diplôme. Mais, après, l’intérêt, l’énergie… viennent de toi. Et ils passent bien au-dessus des difficultés rencontrées.

« J’ai commencé avec la télé en noir et blanc, une seule femme et un seul Kanak à la rédaction… Tout a changé depuis ! », relève Thérèse Waia, journaliste grand reporter à NC la 1ère, ici en Corée du Sud avec le caméraman Claude Lindor. (©D.R)

Vous avez subi en effet des attaques verbales ou écrites, parfois très violentes. Comment avez-vous vécu, avec le recul, ces moments de rejet, voire de racisme ?

Ces propos-là existaient peut-être avant, mais les réseaux sociaux ont décomplexé ces violences. Des personnes, parce qu’elles sont derrière un pseudo, se croient tout permis et ne réfléchissent même plus au vocabulaire choisi. Ce qui m’a gênée, et ce qui me gêne encore aujourd’hui, c’est cette logorrhée déversée comme s’il fallait meubler – parce qu’elles n’ont rien d’autres à proposer – et salir les gens. Certains utilisent par facilité les réseaux sociaux pour faire du mal. On retrouve leurs commentaires dans d’autres médias. J’étais consciente de tout cela. Mais c’est triste. Et bien différent des engueulades en direct sur des sujets, je n’ai jamais eu peur de ça.

Pensez-vous que le métier de journaliste a beaucoup évolué dans son rapport à l’actualité ?

Le paysage médiatique a déjà changé, ce n’est plus RFO et Les Nouvelles calédoniennes. Les gens puisent ici et là, et comparent. Comparent-ils à partir des mêmes niveaux d’information ? Pas toujours. Nous sommes obligés de faire avec. Il y a de tout dans les réseaux sociaux. Si vous n’avez pas vérifié l’information, vous croyez le premier Jésus qui passe… L’exigence des journalistes doit être, dès lors, encore plus élevée.

Propos recueillis par Yann Mainguet