Richard Werly, éditorialiste : « Nous sommes dans une guerre froide du Pacifique »

« La volonté de Donald Trump est simple : partout où il y a des ressources cruciales, qu’elles soient minières, énergétiques ou numériques, les États-Unis doivent être en tête et leur avance doit être suffisamment grande pour que la Chine ne puisse pas les rattraper », explique le journaliste Richard Werly, venu récemment sur le territoire pour donner une conférence. (©Yann Mainguet)

L’océan Pacifique est un espace de conflits d’influence de plus en plus aigus entre la Chine et les États-Unis. Le président américain, Donald Trump, a totalement bouleversé le rapport américain aux ressources naturelles. La Nouvelle-Calédonie est aux premières loges de ces enjeux et mutations. Rencontre avec Richard Werly, journaliste, éditorialiste international du quotidien suisse Blick et spécialiste de ces questions géopolitiques. 

DNC : L’État et la Nouvelle-Calédonie, avec son processus de décolonisation, ne sont-ils pas à contre-courant dans un monde où les États-Unis, la Chine et la Russie assument une démarche d’expansion ?

Richard Werly : Oui, il y a une forme de contradiction. Je ne mets pas toutefois ces trois pays dans le même groupe : la Russie, en termes d’influence et de puissance, est loin de la Chine et des États-Unis. Nous pouvons le dire, la Chine et les États-Unis sont deux puissances coloniales, chacune à leur manière. La Chine, par une colonisation économique et commerciale.

Les États-Unis, c’est un peu la même chose, sauf que c’est moins des comptoirs que des postes militaires. Deux puissances donc impériales. La Russie, elle, est dans une logique clairement coloniale vis-à-vis de l’Ukraine. Alors que la France et l’Europe sont, disons, dans un mouvement décolonial : laisser les peuples s’émanciper.

Existe-t-il des évolutions ?

Je ferais plusieurs remarques. Tout d’abord, c’est en train de changer. L’Europe, en soutenant le Danemark, certes en concertation avec les autorités du Groenland, a réaffirmé la souveraineté danoise sur ce territoire polaire. L’Europe a compris qu’elle a une zone d’influence à conforter et à défendre. Ce qui s’est passé au Groenland pourrait très bien se passer demain en Nouvelle-Calédonie, si les intérêts français, c’est-à-dire européens dans le Pacifique, étaient directement menacés.

Ensuite, j’insiste beaucoup sur une différence fondamentale. [Le président américain] Donald Trump est un colonialiste. Il n’emploie pas le mot, mais toute son attitude et tout son discours consistent à dire qu’il existe dans le monde des ressources cruciales pour les grandes puissances et qu’il est normal que celles-ci en exercent le contrôle. Et, en premier lieu, les États-Unis, qui ont alors un « droit de suzeraineté » sur les matières premières et notamment l’énergie.

Avec des conséquences certaines ?

Ce qui se passe aux États-Unis va, je pense, changer beaucoup de choses. Donald Trump n’a pas de problème avec ce qu’on pourrait appeler « la présence française », « la présence coloniale », « l’ex-présence coloniale »… Il faut trouver le terme approprié. Autrement dit, pour la première fois dans l’histoire, la puissance américaine n’est plus une puissance décoloniale. Les États-Unis ont, par leur histoire, été une puissance décoloniale. De ce fait, ils ont influencé le monde anglo-saxon et la France s’est trouvée en butte à cela. Ce n’est plus le cas.

Aujourd’hui, objectivement, la présence française dans le Pacifique a un allié qui s’appelle Donald Trump. Parce que, dans le monde de Donald Trump, que des territoires insulaires lointains soient contrôlés par une puissance occidentale – aujourd’hui la France, un autre peut-être demain – ne lui pose aucun problème. Alors que « le » Trump qui agit en Europe en veut aux intérêts européens. Et la France contrecarre.

Comment fait-on ainsi pour être à la fois, à Paris, quand on parle de Bruxelles, un opposant irréductible à Donald Trump, et ici, un allié parce que l’on a besoin de lui ? Cette contradiction française est compliquée.

La Nouvelle-Calédonie, avec son nickel et sa position géostratégique, doit-elle craindre la Chine ?

La Nouvelle-Calédonie, territoire démocratique, d’État de droit, d’ouverture et de liberté, a raison de craindre l’influence chinoise. Parce que, si on regarde les îles de la région, il est rare que les Chinois exercent une tutelle ou une coopération sans donnant-donnant politique. Il ne faut pas se faire d’illusion. Avec la Chine, rien n’est gratuit sur le plan politique. Oui, à mon avis, il y a une menace. C’est une réelle menace sur la société calédonienne, mais aussi des autres territoires français du Pacifique qui répondent aux mêmes critères, c’est-à-dire État de droit, justice, liberté de presse, etc.

Ensuite, la Nouvelle-Calédonie a-t-elle à craindre de menaces militaires ? Je ne crois pas. A-t-elle à craindre une menace économique ? C’est un débat. Ce territoire ne serait-il pas mieux, y compris pour ses habitants, si les coûts étaient moins élevés, si les produits chinois arrivaient davantage ici ? On peut se poser la question. La difficulté : avec la Chine, souvent, nous n’arrivons pas à délier les relations commerciales des relations politiques.

Comment fait-on
pour être à la fois, à Paris,

quand on parle de Bruxelles,

un opposant irréductible à Donald Trump,

et ici, un allié parce que l’on a besoin de lui ?

Cette contradiction française 

est compliquée.

Même avec une expertise chinoise dans le secteur du nickel ?

Avoir des relations avec la Chine qui, dans le cadre d’une relation commerciale équilibrée, fait appel à ses technologies en échange d’un paiement ou de concessions commerciales, me paraît assez normal. Toute la difficulté, c’est la question du curseur. Ce qu’il ne faut pas, c’est qu’à un moment donné, la Chine devienne indispensable. Dans ce cas, les Chinois font pression et ont des exigences auxquelles il est difficile de se dérober.

Des petits États refusent de choisir entre la Chine et les États-Unis. Est-ce tenable ?

Je ne pense pas que ce soit tenable. En tout cas, pas dans le monde de Trump. Dans le monde de Donald Trump, vous êtes avec lui ou contre lui, avec les États-Unis ou contre les États-Unis. D’ailleurs, il le dit, ce n’est pas un agenda caché.
Donald Trump est convaincu – et c’est une autre différence avec ses prédécesseurs – que le match avec la Chine se joue maintenant, que le calendrier est serré et, peut-être, a-t-il raison.

Pour résumer, ses prédécesseurs, Barack Obama notamment, voyaient un affrontement géopolitique avec la Chine à l’horizon 2040. Donald Trump le voit à l’horizon 2030. Dix ans plus tôt. Il n’est pas possible, à mon avis, de jouer sur les deux tableaux. Surtout pas quand vous êtes une petite île isolée du Pacifique. Quand vous l’êtes, je ne pense pas que vous puissiez maintenir à distance ou jouer de l’équilibrisme entre ces deux géants. Et c’est tout le problème. Il vaut mieux avoir un tiers, et ce tiers en l’occurrence c’est l’Europe, et dans le cas de la Nouvelle-Calédonie et des territoires français du Pacifique, la France.

Le Pacifique est-il la zone d’opposition réelle entre la Chine et les États-Unis ?

Si on parle de l’océan Pacifique, on peut mettre des nuances, parce qu’en réalité, aujourd’hui, la première zone de confrontation directe des espaces d’influence, la plus dure en termes navals, militaires, est davantage la mer de Chine du Sud, avec les îlots Spratly au large du Vietnam, près des Philippines qui sont un allié des États-Unis.

Sur le plan de tensions effectives, la mer de Chine du Sud aujourd’hui est plus chaude que le Pacifique. Mais l’ensemble Pacifique est bien évidemment la zone de confrontation. Je pense que la bataille est engagée, clairement. Nous sommes dans une guerre froide du Pacifique entre les États-Unis et la Chine, avec des abcès de fixation, notamment la mer de Chine du Sud.

Deuxième élément, nous sommes dans une guerre, pour l’instant, où les États-Unis sont mis en difficulté avec le conflit en Iran qui mobilise des moyens. D’une certaine manière, l’administration Trump s’est tirée des balles dans le pied avec ses initiatives.

Troisième point, cette guerre du Pacifique est aussi très largement commerciale. Si le commerce international ralentit, l’économie chinoise s’enlise, et si l’économie chinoise s’enlise, la Chine est en grande difficulté. Donc, pour la Chine, le défi est plus large que pour les États-Unis. Mais, conjoncturellement, face à la réalité de la guerre en Iran, les États-Unis sont affaiblis dans la zone.

L’axe Indo-Pacifique prend-il vraiment de la consistance ?

Pour avoir une stratégie Indo-Pacifique crédible envers les partenaires ou les concurrents de la France, il faut avoir les moyens. Si vous avez une stratégie et vous n’avez pas les moyens militaires ou budgétaires de les mettre en œuvre, vous êtes perçu par vos concurrents comme velléitaire.
Le président Emmanuel Macron a une juste vue, me semble-t-il, des rapports géopolitiques. Il voit que la France a la nécessité d’une stratégie Indo-Pacifique. Parce que vous ne pouvez pas, lorsque vous avez des territoires comme la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française ou Wallis-et-Futuna, être hors de cette zone, qui est cruciale.

La difficulté : c’est une stratégie de papier. Pour être crédible, elle devrait s’accompagner au minimum de deux éléments. D’une part, des succès ou en tout cas de la viabilité économique des territoires français. D’autre part, d’une puissance aéronavale. La France a-t-elle les moyens de faire respecter sa stratégie Indo-Pacifique ? C’est un vrai défi.

La pertinence stratégique

de la Nouvelle-Calédonie est évidente.

Ce qui, en ce moment, est en train de l’affaiblir,

ce n’est pas la géographie, ni le rapport de force militaire, c’est simplement cette déconfiture économique et sociale

Que peut attendre la Nouvelle-Calédonie de l’axe Indo-Pacifique ? Être une base ?

La Nouvelle-Calédonie l’a démontré dans l’histoire. Elle est une parfaite base arrière pour le camp occidental face à un agresseur ou une menace asiatique impériale. La Nouvelle-Calédonie a des qualités à faire valoir incontestablement, d’autant qu’elle est dans le Pacifique Sud, dans une zone protégée par les îles du Pacifique Nord. Elle peut véritablement être la zone de base logistique.

Pour l’instant, nous ne sommes pas en temps de guerre. Nous sommes en temps de paix. La pertinence stratégique de la Nouvelle-Calédonie est évidente. Ce qui, en ce moment, est en train de l’affaiblir, ce n’est pas la géographie, ni le rapport de force militaire, c’est simplement cette déconfiture économique et sociale.

Face aux conflits mondiaux, aux préoccupations climatiques ou encore aux difficultés économiques majeures, l’outre-mer, donc
la Nouvelle-Calédonie, pèse-t-il vraiment aux yeux de l’État ?

Je suis correspondant à Paris d’un média étranger, en l’occurrence, suisse. Je suis membre de l’association de la presse présidentielle, mais aussi de plusieurs cénacles de correspondants, par exemple EuroPresse qui regroupe les journalistes européens en poste à Paris. Si je me réfère à ces instances, je constate qu’on n’y parle jamais des territoires d’outre-mer. C’est quand même un indice. Si tout le monde le vivait comme un défi stratégique pour la France, on en parlerait davantage.

Je pense qu’en ce moment, les territoires d’outre-mer souffrent de deux choses. D’abord, leur mauvaise réputation économique et sociale. Ils souffrent d’une mauvaise image, d’une image de dégradation, mais qui est largement liée à l’incapacité de la France à gérer ses territoires à distance ou, en tout cas, aux difficultés rencontrées par la France.

Ensuite, nous sommes dans une phase de recroquevillement généralisé. Tout le monde se regarde le nombril. Aujourd’hui, la classe politique française n’est plus – ça m’inquiète – au long cours. Regardez les responsables politiques français, il n’y en a pas qui ont blanchi sous le harnais de l’international. Ils font des voyages dans le cadre de leur mission ministérielle, mais c’est autre chose. Je trouve que l’on a perdu, en France, cette connaissance de l’international et par ricochet, de l’outre-mer.

Propos recueillis par Yann Mainguet

 

À lire

Par Richard Werly, Cette Amérique qui nous déteste, ouvrage publié fin 2025 et diffusé en format poche à compter du 8 octobre prochain.