Première circonscription : Philippe Dunoyer parti pour l’emporter, Wali Wahetra veut y croire

Cela faisait quinze ans qu’un indépendantiste n’était pas parvenu à se qualifier pour le second tour dans la première circonscription. Wali Wahetra se retrouvera face à Philippe Dunoyer, dimanche 19 juin.

Ce qui frappe, d’abord, c’est le taux d’abstention, qui s’élève à 69 %. Sur les 97 000 inscrits dans la première circonscription, seuls 30 000 ont voté et 29 300 se sont exprimés. Cinq ans plus tôt, au premier tour des législatives, l’abstention était 15 points plus bas, à 54 %.

Dans ce contexte, les résultats de dimanche 12 juin consacrent les deux blocs. Wali Wahetra, seule prétendante indépendantiste, totalise 6 400 voix (presque deux fois plus que les candidats du même bord il y a cinq ans) et se qualifie grâce à l’union, quinze ans après Charles Washetine en 2007.

Philippe Dunoyer, porté par la majorité présidentielle, capte 12 000 voix. C’est mieux qu’en 2017 (7 780), qui avait vu une multiplication des candidatures loyalistes (Sonia Backes, Gaël Yanno, etc.). Derrière, Virginie Ruffenach, pour le Rassemblement, avec 4 100 voix, ne se qualifie pas. Pascal Lafleur, candidat surprise, et Guy-Olivier Cuénot, du Rassemblement national, oscillent autour des 2 000, au-dessus pour l’un et en dessous pour l’autre. Joël Kasarhérou, pour une première tentative avec son parti Construire autrement, ne convainc pas. Enfin, Jérémy Simon, représentant Les Patriotes, et Antoine Gil, au nom du Mouvement des citoyens français de Nouvelle-Calédonie, font, respectivement, 686 et 645 voix.

Un réservoir de voix loyalistes

Si, en vue du second tour, Philippe Dunoyer estime que « rien n’est acquis », le député sortant peut compter sur le report des voix de Virginie Ruffenach. Le Rassemblement-LR est prêt à « mettre les divergences de côté » en vue des discussions sur l’avenir institutionnel. Le Rassemblement national, lui, conditionne son soutien à son « intégration à la table des discussions », estimant qu’il est « nécessaire » de se retrouver pour les négociations statutaires, mais autour de deux points seulement, « un statut dans la France et un corps électoral dégelé ».

Pascal Lafleur ne donne aucune consigne et ne votera pas pour Philippe Dunoyer (lire par ailleurs). De son côté, Joël Kasarhérou souhaite « respecter le libre arbitre de chacun », affirmant que les Calédoniens sont « lassés de l’incapacité à se préoccuper un peu moins de l’avenir institutionnel et beaucoup plus des soucis du quotidien », « pris en otage » par le système électoral et de « rentiers de la politique profitant des privilèges du pouvoir ». Antoine Gil ne se prononce pas non plus, amer sans doute. Car il constate que le dégel du corps électoral « ne représente aucun danger » pour les indépendantistes puisque « la plupart des citoyens français résidents sont abstentionnistes ».

Capter les abstentionnistes

C’est eux que Wali Wahetra veut convaincre, elle qui a déjà fait le plein dans les îles Loyauté, où elle a obtenu entre 82 % et 90 % des voix. Le FLNKS évoque « une réserve de 24 000 voix », celles du référendum de 2021, et appelle à une « remobilisation », de la jeunesse notamment.

Les exclus du corps électoral déçus de la politique menée par Emmanuel Macron sont également sollicités. Wali Wahetra peut s’appuyer sur les Insoumis, qui se félicitent de l’arrivée de deux indépendantistes au second tour. Leur mot d’ordre ? Dimanche, « pas une voix ne doit manquer », il faut mettre « un bulletin jaune » dans l’urne. Car si elle était élue, Wali Wahetra viendrait grossir les rangs de la Nupes à l’Assemblée nationale.

Dans un communiqué, le Sénat coutumier, indiquant que le deuil est levé, incite aussi les électeurs à se déplacer pour voter, rappelant que « l’exercice de ce droit se situe dans la droite ligne du combat pour la liberté et l’émancipation des peuples ».

 


Pascal Lafleur

« Je remercie chaleureusement chacun de ceux qui se sont déplacés pour m’apporter leur voix, pour leur confiance dans mon projet. Je souhaite également, une fois de plus, dire toute ma gratitude à ceux qui se sont investis à mes côtés durant cette campagne.

Dimanche, se déroulera le second tour de cette élection législative. Le résultat est connu d’avance. À chaque fois qu’un candidat indépendantiste est présent, celui d’en face attire les votes même de ceux qui ne voulaient pas de lui. Ainsi, pour la seconde fois, les électeurs seront trompés, car ils donneront à celui qui sera élu l’image de quelqu’un qui aura largement gagné alors qu’il représente, à l’issue du premier tour, moins de 13 % des électeurs inscrits.

Trompés une première fois, car la grande majorité des votants pour cette alliance camouflée derrière l’étiquette « majorité présidentielle » ont voté pour battre M. Dunoyer et son parti Calédonie ensemble aux provinciales il y a trois ans. La répartition des postes et des cadeaux est faite depuis longtemps.

Vous vous en rendrez compte rapidement. J’entends certains dire que je devrais donner une consigne de vote. J’ai obtenu le soutien de certains électeurs, mais je ne suis pas là pour leur dicter leur choix, je les respecte, ils sont à même de savoir quoi faire dimanche. Personnellement, je souhaite être cohérent avec moi-même. Je ne voterai pas pour le candidat d’une alliance dont le moteur est l’intérêt personnel et le carburant, le mensonge et la trahison. La politique menée depuis plusieurs années par M. Dunoyer et son parti est responsable de la détérioration de l’économie calédonienne et du départ de 15 000 à 20 000 personnes. Je ne participerai pas à les remettre en selle après leurs échecs électoraux de 2019 et 2020. »

 


« Mobilisons-nous, rien n’est acquis »

Philippe Dunoyer appelle à la mobilisation de l’ensemble des électeurs non indépendantistes afin « de ne pas avoir une très mauvaise surprise dimanche ».

Philippe Dunoyer, « engagé à fond dans cette dernière semaine de campagne » avec sa suppléante Naïa Wateou, a profité des derniers jours pour aller « chercher celles et ceux qui ne se sont pas mobilisés dimanche dernier ».

 

Le candidat de la majorité présidentielle ne prend pas la victoire pour actée, vu les résultats de la candidate indépendantiste Wali Wahetra et l’abstention record au premier tour. Une nécessité, les « compteurs » étant « remis à zéro ». « Mobilisons-nous, rien n’est acquis. » C’est ce que va faire le FLNKS, explique-t-il, donc « à nous de faire pareil pour ne pas avoir une très mauvaise surprise ».

Il affirme « maintenir [ses] engagements », avec une priorité donnée à « l’amélioration du quotidien des Calédoniens » et à « l’avenir institutionnel ». C’est bien là tout l’enjeu, sa capacité à « défendre ce projet d’avenir », « conforme à la volonté majoritaire des Calédoniens », en tant que député Ensemble !, malgré le coude à coude avec la Nupes au niveau national. « Cela reste un avantage de se revendiquer de la seule formation qui a la capacité d’accéder à une majorité absolue à l’Assemblée, même si elle est de plus en plus difficile à obtenir. Et je veux, à mon niveau, aider à la consolider. »

Le député sortant peut compter sur le soutien du Rassemblement. Virginie Ruffenach « a eu le bon sens et la responsabilité d’appeler à voter pour moi », et ce, dès dimanche soir.

Un soutien mitigé des loyalistes

Ce qui n’est pas le cas d’autres candidats. Pascal Lafleur, s’il ne donne pas de consigne de vote, ne mettra pas de bulletin Philippe Dunoyer dans l’urne (lire p. 4), un positionnement que ce dernier juge inconscient. « Ne pas donner signe de solidarité entre formations non indépendantistes est irresponsable, et ce au point de préférer prendre le risque de voir élu un indépendantiste ? » Cette possibilité devrait outrepasser les critiques, estime le prétendant. « Il en va de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et de notre capacité à sortir par le haut de l’Accord de Nouméa. Je ne demande pas d’adhérer à l’ensemble des engagements que je prends, mais de regarder simplement quelle est l’opposition qui se présente. »

Quant aux déclarations du Rassemblement national, qui conditionne la mobilisation de ses électeurs à la prise en compte de sa voix dans les négociations statutaires à venir, Philippe Dunoyer « trouve ça assez indigne. L’appartenance à la France ne se marchande pas. »

 


« On y va pour gagner »

Malgré l’avance de Philippe Dunoyer au premier tour, Wali Wahetra croit fermement en ses chances de victoire. Le FLNKS veut fortement remobiliser les abstentionnistes.

De g. à d. : Dominique Fochi, Wali Wahetra et Fidel Malalua.

 

Wali Wahetra appelle les électeurs à se « remobiliser » « pour servir la démocratie, sachant que des ombres de la colonisation perdurent ». Le « découpage Pasqua » des circonscriptions est jugé « inique », lui qui rend la tâche des indépendantistes plus difficile aux législatives qu’aux provinciales. Mais qu’importe, la candidate reste persuadée qu’elle peut « renverser cette tendance ».

« On y va pour gagner », confirme Patrick Jomessy, directeur de campagne du FLNKS dans la première circonscription. Il table sur « une réserve de 24 000 voix », celles du référendum de 2021, et n’hésite pas à la comparer aux 17 700 voix de Philippe Dunoyer au second tour des législatives de 2017. « On a des chances. On va ratisser large », annonce-t-il, décidé à « parler à la jeunesse » qui n’a pas voté au premier tour.

Les abstentionnistes se trouvent aussi chez les inscrits touchés par le gel du corps électoral. Fidel Malalua, suppléant de Wali Wahetra, envoie un message « aux 40 000 ». « Ils frappent à toutes les portes pour dire qu’ils veulent voter, mais là, il n’y a aucune expression. On n’y comprend plus rien. À mon avis, ce sont des insatisfaits de la politique de Macron, ils ont l’occasion de l’exprimer. » Il ne leur demande pas de « devenir indépendantiste du jour au lendemain », mais de « garder une cohérence » anti-Macron. « Qu’ils aillent voter pour le bulletin jaune. » Le FLNKS compte, enfin, récupérer des voix du côté des procurations et se plaint de papiers « jamais arrivés en mairie » dimanche dernier.

Le tout doit former un score suffisant pour « donner une représentation significative de la Nouvelle-Calédonie au palais Bourbon : un député loyaliste, un député indépendantiste », dans la perspective de discussions avec l’État que le Front veut bilatérales, sans les loyalistes.

« L’écart se resserre dans toutes les élections, insiste Patrick Jomessy. Comment peut-on encore dire que la question de la pleine souveraineté est pliée ? »

 

Anne-Claire Pophillat et Gilles Caprais (© A.-C.P et G.C.)

 

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