[Portrait] « Tyloup » Viale, gardien du passé

Tyloup Viale collectionne « tout ce qui est ancien ». (©C.M)

Louis-Georges « Tyloup » Viale est un collectionneur bien connu du territoire. Sa passion pour les objets anciens – photos, écrits, peintures, sculptures, entre autres – révèle un attachement profond à son histoire et à celle de son pays.

« La Villa du temps passé » porte parfaitement son nom. « Ce sont les gosses qui l’ont appelée comme ça », glisse le retraité aux yeux rieurs. L’appellation trône sur la façade principale de sa maison du Faubourg-Blanchot. Une demeure qui, même sans cela, ne passerait pas inaperçue. Les objets s’y comptent par milliers, jusqu’à l’extérieur. On devine les pièces biscornues, pleines à craquer, dignes d’une caverne d’Ali Baba, version calédonienne. Un « bordel organisé », précise le propriétaire des lieux, qui affirme savoir exactement où se trouve chaque objet.

Tyloup Viale collectionne photos, négatifs, peintures, vieux papiers, livres, objets du bagne et objets kanak, pour ne citer que ceux-là. La condition : qu’ils soient calédoniens. Les cartes postales n’ont toutefois plus vraiment grâce à ses yeux – « on en trouve des milliers d’exemplaires alors que les photos sont uniques » – pas plus que les timbres – « trop méticuleux » et n’ayant « plus de valeur avec une dent cassée. » L’esthétique n’est pas centrale. « J’ai des trucs affreux », confirme-t-il, mais l’histoire est essentielle. « On ne laisse pas passer, par exemple, une pièce du bagne. »

Un fer à repasser à essence, utilisé au début du XXe siècle. (©C.M)

AUX SOURCES

Comment en arrive-t-on à détenir autant d’objets ? La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre. Le père de Tyloup, Georges Viale, premier prothésiste dentaire du territoire, fondateur de Nengone Sports, entre autres, était lui-même collectionneur. « Chez maman, c’est comme ici, il y a des coquillages partout, des objets mélanésiens, j’ai toujours vu ça. »

L’histoire mérite d’être creusée. Georges, fils d’un descendant de bagnard venu de Menton et d’une dame de Maré, « ne vivait que pour faire un tour de Calédonie en fin d’année », raconte son fils. Au cours de ces périples, il visite la famille maréenne qui, le sachant collectionneur, lui donne quantité d’objets.

Le patriarche est aussi un passionné d’images. Il filme et photographie les escapades en Brousse, les parties de pêche, la tournée annuelle avec le docteur Louis Lagarde, mais aussi des moments collectifs, comme l’inauguration du cimetière néo-zélandais à Bourail en 1945, la visite du général de Gaulle en 1966. Un héritage exceptionnel. Georges Viale a même fondé le premier festival du film amateur dans les années 1950.

Les objets s’amassent également chez « Mémé Vanhalle », du côté maternel, qui achète dans les ventes aux enchères. Le jeune Tyloup, très tôt, observe. « J’ai toujours regardé les objets. Quand je vais manger chez quelqu’un, c’est d’ailleurs mal poli, je retourne la tasse pour voir ce qu’il y a marqué derrière. C’est une maladie ».

la cloche du navire Ocean Queen, qui transporta les premières bagnardes en 1868. (©C.M)

DU FLAIR

Plus tard, sa carrière « à la Météo » lui permet de lancer véritablement sa collection. Ses déplacements, aux quatre coins du territoire sont autant d’occasions de chiner. « Un vieux ferrailleur qui connaissait toutes ces choses-là, m’expliquait à quoi correspondaient les objets ». La passion grandit. Bientôt, il est capable d’acheter l’intérieur de maisons entières, « pour une ou deux pièces ». « Si le propriétaire ne voulait pas me vendre une hache, par exemple, j’achetais le tout. »

Les successions lui permettent notamment d’acquérir des photographies. « Les familles en gardent quelques-unes de personnes connues, mais le reste va généralement au dépotoir. » Certains ont pu le taquiner en le qualifiant de « voleur de vieux », lui se définit alors comme « ramasseur ». C’est ainsi qu’il récupère un jour, en bord de route, une valise pleine de photos d’époque du gouverneur Henri Sautot avec le général de Gaulle. Il l’affirme, « le Calédonien n’est pas gardeur ».

On le retrouve aussi sur tous les vide-greniers, dès le déballage. « Je distribue partout un papier qui dit que j’achète », explique-t-il. Le bouche-à-oreille fait le reste. Sa réputation aussi. « Tout le monde essaye d’acheter au ras des pâquerettes. Moi, si ça me plaît, je m’en fous, j’achète ». Entre collectionneurs, « c’est un peu la bagarre ».

Sa passion requiert « de l’instinct, du flair » pour comprendre d’un coup d’œil ce qui peut valoir le coup. Il ne s’est jamais mis en difficulté, mais se souvient quand même « avoir tapé » quelque 300 000 francs à sa mère, avant remboursement. « Parce que c’était plus fort que tout ! C’est ma vie. »

Portrait de l’oncle Castex, pêcheur professionnel qui a donné son nom à la loche Castex. (©C.M)

UN VRAI PATRIMOINE

Avec le temps, Tyloup Viale est devenu un véritable collectionneur. Il expose et vend pour acheter d’autres pièces, notamment au Salon des collectionneurs ou à celui des antiquaires, qu’il a lui-même créé.

A-t-il des objets préférés ? Parmi les « plus personnels » figurent une cloche du bagne et deux casse-têtes dénichés par son fils. « Un jour, mon fils m’appelle et me dit ‘envoie-moi 200 000 balles’. Il est allé chercher ces deux casse-têtes en Australie. » Ses trois enfants sont aussi « piqués » par cette passion.

Les pièces issues du bagne ont sa préférence : « À chaque fois, je me dis que c’est peut-être mon arrière-grand-père qui l’a faite. » Son père, disparu tôt, ne leur avait jamais parlé de cet héritage. « On l’a découvert sur le tard, par l’historien Louis-José Barbançon ». Depuis, Tyloup Viale a naturellement recherché ses origines en Métropole. Les pièces mélanésiennes, que son père appréciait déjà tant, occupent, elles aussi, une place particulière.

Aujourd’hui, sa collection est telle qu’historiens, musées et archives territoriales – où il possède un fonds – se tournent très souvent vers lui. C’est le cas du journaliste de La Première, Antoine Le Tenneur, qui le rencontre au moins une fois par mois dans le cadre de son émission Les Chemins de l’histoire. « C’est mon ‘dealer de mémoire’, l’un de mes principaux pourvoyeurs. On a commencé il y a des années par filmer les projections en 8 mm à partir de ses vieux rétroprojecteurs pour les numériser et les sauver à tout jamais. Tyloup est un fouineur et connait très bien la Nouvelle-Calédonie, c’est une mine d’or. Et il y a de l’ordre dans son fouillis. Rien n’est perdu, c’est juste temporairement égaré ! ».

Le quotidien du retraité est aussi rythmé par les actions de l’association Témoignage d’un passé (Atup), dont il est membre depuis 1985. Louis-Georges Viale figurait parmi les sept décorés, en février, d’une médaille de l’engagement. Il est le responsable technique du musée du bagne, de la maison Célières et de la Villa-musée de Païta, incendiée durant les émeutes de 2024. « Le ‘store’ de la Villa-musée, était ma deuxième maison, j’y avais des objets personnels », déplore-t-il. Seul l’espace muséal pourra redémarrer.

Tyloup Viale cherche actuellement des papiers (factures, lettres, tracts) des photos, des négatifs et des livres. (©C.M)

Le président de l’ATUP Yves Mermoud, se dit très reconnaissant de son engagement. Tyloup Viale est un collectionneur « précieux » qui est aussi « extrêmement serviable et se donne à fond dans ce qu’il fait ». C’est plus largement « quelqu’un qui adore son pays et qui veut absolument protéger le patrimoine. Avec lui, on a l’assurance que les objets façonnés par nos anciens resteront ici ».

Désormais, Tyloup Viale ne veut « plus acheter de pièces médiocres », mais il continuera à sauver les objets d’une fin de vie au dépotoir. D’autres passions l’animent, notamment la chasse et la pêche qu’il pourra pratiquer en partageant bientôt sa vie entre Nouméa et Koné. Le mois prochain, il partira aussi à Menton, en quête de ses aïeux.

Chloé Maingourd