Politique : décidément, rien ne se passe comme prévu… et tant mieux

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a bel et bien repris la main sur le dossier calédonien que beaucoup ont vu plonger dans une impasse risquée. Photo JULIEN DE ROSA / AFP

Les deux séquences mardi 7 avril, l’une avec le FLNKS, l’autre avec Les Loyalistes, autour du Premier ministre Sébastien Lecornu, doivent déboucher sur un nouveau round de discussions à Paris. Une potentielle ouverture, après le rejet du projet de loi constitutionnelle.

Le rejet par l’Assemblée nationale, jeudi 2 avril, du projet de loi constitutionnelle (PJLC) relatif à la Nouvelle-Calédonie, censé transcrire dans la Constitution l’accord de Bougival et son complément dit « Élysée-Oudinot », a incontestablement marqué un point de bascule. Mais pas forcément dans le sens où l’entendaient les forces politiques nationales qui, pour des raisons diamétralement opposées – pour certaines d’entre elles –, ont uni leurs voix pour, avant toute autre considération, ne pas offrir au Président sortant, Emmanuel Macron, la possibilité de se prévaloir d’un (très) relatif succès dans la résolution de la crise politique, économique et sociale à laquelle est confronté le territoire.

Paradoxalement, en fermant la porte à Bougival, les mêmes forces politiques, sans se concerter, ni, surtout, l’avoir anticipé, ont ouvert la porte à l’après-Bougival. À la veille de l’examen du PJLC au Palais-Bourbon, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, avait clairement énoncé qu’il ne se résoudrait pas au double écueil qui lui semblait promis : « Ni immobilisme ni passage en force », persistait-il, en dépit du scepticisme général quant à l’atterrissage d’un texte voué à être relégué aux oubliettes, tant il suscite de réserves quand ce n’est d’acrimonies.

Pendant que s’échafaudaient toutes sortes d’hypothèses – consultation des électeurs calédoniens sur le texte de Bougival, refonte du corps électoral pour les futures élections provinciales, qui devront se tenir avant le 28 juin – lui, a simplement invité les « signataires de l’accord de Bougival » afin d’examiner la situation créée par le rejet à l’Assemblée nationale du PJLC. Ce qui n’était pas prévu, c’est que cette invitation serait également adressée au FLNKS qui, après avoir dans un premier temps apposé sa signature au bas du document par sa délégation conduite par le député Emmanuel Tjibaou, l’avait retirée et rejeté « en bloc » le processus de Bougival en pratiquant dès lors la politique de la chaise vide dans les discussions qui avaient suivi.

« LE DIALOGUE À TOUT PRIX »

Ce qui n’était pas prévu non plus, c’est que le FLNKS, présidé par Christian Tein accepte de se rendre à l’invitation du Premier ministre. Ce qui, au moment où la nouvelle parvenait aux responsables politiques hexagonaux, ne manquait pas de provoquer une certaine confusion. Surtout quand, dans la foulée, s’y ajoutait la décision des Loyalistes et du Rassemblement de ne pas se rendre, dans ces conditions, au rendez-vous fixé par le chef du gouvernement. À ce moment-là, faute d’information en temps réel, les principaux acteurs ayant contribué au rejet de Bougival ne s’écartaient pas de leur ligne de nage.

Mathilde Panot, présidente du groupe LFI de l’Assemblée nationale : « Nous sommes très fiers d’avoir contribué à faire rejeter ce texte. (…) Nous, ce que nous demandons, c’est le retrait pur et simple du projet de loi constitutionnelle sur l’accord de Bougival et la convocation des élections provinciales pour que les discussions puissent reprendre sereinement à partir de cet été. »

Arthur Delaporte, porte-parole du groupe PS de l’Assemblée nationale : « Le retour du FLNKS est conforme à ce que nous avions dit, c’est-à-dire qu’il y avait lieu de poursuivre et de reprendre les négociations dans un cadre qui ne soit pas, stricto sensu, celui de la mise en œuvre de Bougival. (…) Nous, notre position, c’est de rechercher le dialogue à tout prix. »

André Rougé, délégué du Rassemblement national à l’outre-mer : « Le territoire peut encore vivre quelque temps sous l’égide de l’accord de Nouméa. Lecornu a peu de chances d’aboutir, du fait de l’outrance de Backès, Metzdorf et Ruffenach, qui n’ont qu’une idée en tête, le dégel du corps électoral alors que le FLNKS est plutôt enclin à laisser pourrir la situation d’ici à la présidentielle. »

POINTS DE CONVERGENCE

Sauf que, là encore, les choses ne se sont pas passées comme prévu. D’abord parce que, prenant en compte cette situation de blocage, Sébastien Lecornu s’est appliqué à désamorcer les lignes de rupture. Tout d’abord, mardi à 10 heures, c’est la délégation du FLNKS – composée de Christian Tein et de représentants de chacun des sept groupes de pression du Front – qui était reçue, en visioconférence à partir du haut-commissariat, à Nouméa, Emmanuel Tjibaou étant, quant à lui, sur place, à Matignon.

Deux positions se font face, après le rejet du projet de réforme constitutionnelle à l’Assemblée nationale jeudi 2 avril. Celles incarnées par les députés : le loyaliste Nicolas Metzdorf (photo) et l’indépendantiste Emmanuel Tjibaou. Photo Delphine Mayeur / Hans Lucas via AFP

Des représentants de l’Éveil océanien (EO) et de Calédonie ensemble (CE) étaient également présents. L’UNI, quant à elle, comme Les Loyalistes et Le Rassemblement, avait refusé d’y participer : « On ne peut pas venir avec ceux qui ont organisé le rejet de Bougival », plaidaient ses délégués, dépités de la tournure que prenaient les événements. Mais, dans un deuxième temps, le Premier ministre, décidé à ne pas laisser la situation s’enliser, prolongeait la rencontre avec cette fois les représentants des Loyalistes et du Rassemblement, de l’UNI, de l’EO et de CE, en l’occurrence Philippe Dunoyer, de plus en plus en difficulté avec les positions défendues par son chef de file, Philippe Gomès.

Deux discussions séparées, mais dont, d’après nos informations, émergent quelques points de convergence. D’abord, et ce n’est pas le moindre, que tous les participants ont souhaité que les discussions se prolongent. En effet, elles devraient reprendre, vendredi 10 avril, dans un format similaire, avec l’objectif, selon un participant, de « trouver des compromis qui puissent se transformer en consensus ». La prochaine réunion devrait donc aborder, très concrètement, les sujets de la date des prochaines élections provinciales, du corps électoral et d’une éventuelle consultation, que plus personne, sans le dire, n’ose imaginer se tenir avant les élections provinciales.

LECORNU, « LE GO-BETWEEN »

Il y a donc un chemin, certes encore obstrué, mais qui commence à se déblayer, pour engager une nouvelle étape de discussion. Sous l’égide du Premier ministre, Sébastien Lecornu. Ce n’est pas négligeable, tant il a été vilipendé lors de son passage au ministère des Outre-mer, en particulier pour avoir défendu le maintien du troisième référendum sur l’accession à la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie, en octobre 2021, malgré la décision de non-participation du FLNKS.

« Lecornu reprend le dossier en main. Il va faire le go-between entre Tjibaou et les ‘‘Bougivaliens’’ », se félicite un représentant du camp non indépendantiste. Du côté indépendantiste, la satisfaction est également murmurée, à défaut d’être exprimée, tant il était apparu, au fil des dernières semaines, que, de toute façon, toute initiative présidentielle était vouée à l’échec, compte tenu de la volonté convergente de toutes les forces d’opposition de ne concéder à Emmanuel Macron aucun bénéfice de son action avant la prochaine échéance présidentielle.

La rencontre du mardi 7 avril avec le Premier ministre Sébastien Lecornu a révélé une variation significative du côté du FLNKS et de l’Union calédonienne représentée par le député Emmanuel Tjibaou. Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP

Mais c’est surtout le changement de ton du côté du FLNKS qui retient l’attention, après des mois de refus, de fait, de toute négociation. Il semble qu’un véritable tournant se soit opéré, lors du dernier comité directeur, samedi 4 avril, quand s’est posée la question, après le rejet du PJLC, de la voie de l’autodétermination. Bougival ouvrait une perspective. Le rejet de Bougival n’en offre aucune, si ce n’est le statu quo. Et ce sont aussi les silences et les effacements, lors de la première rencontre qui s’est tenue à Matignon ce mardi 7 avril, qui auront été éloquents. Le président du FLNKS, Christian Tein, ne s’est guère exprimé, laissant la parole à Emmanuel Tjibaou.

On retiendra surtout de ce premier acte, sous l’égide du Premier ministre, qu’il y aura un avant et un après motion de rejet, mais que celle-ci n’a pas forcément produit les effets attendus. Car à présent, même exprimée séparément, c’est d’abord une volonté de poursuivre, ou de reprendre, les discussions qui se dégage. La motion de rejet de l’Assemblée nationale a eu pour effet de raviver la crainte qu’en définitive ce soit le Parlement, comme cela avait été auparavant le cas du Gouvernement, qui décide à la place des Calédoniens. Avec la possibilité d’écrire une nouvelle phase ? Trop tôt pour le dire. Prochain rendez-vous, ce vendredi 10 avril.

À Paris, Patrick Roger