Pierre-David Matan : « Nous ne sommes pas que des vendeurs de lunettes »

Pierre-David Matan est l’un des trente-trois opticiens du territoire. Photo N.H.

Devant l’engorgement des cabinets d’ophtalmologues, le Syndicat des opticiens-lunetiers a lancé une pétition citoyenne sur le site du Cese, Conseil économique social et environnemental, pour réformer le parcours d’optique. Celui-ci reposerait sur un travail conjoint entre médecins généralistes et opticiens, permettant de « libérer du temps » aux ophtalmologues explique Pierre-David Matant, président du Syndicat. 

DNC : Pourquoi vouloir mettre en place cette réforme ?

Pierre-David Matan : Aujourd’hui, c’est un parcours du combattant pour obtenir un rendez-vous chez un médecin ophtalmologue. Les délais sont très longs. Attendre six mois et plus est devenu monnaie courante. Sans parler des ophtalmologues qui ne prennent plus de nouveaux patients. Résultat, il y a un manque d’accès aux soins : des personnes âgées ne sont pas suivies alors qu’elles ont des pathologies, et des enfants doivent réaliser leur rentrée scolaire sans avoir pu obtenir un rendez-vous.

Êtes-vous en capacité, médecins généralistes et opticiens, de réaliser ce suivi ?

Le médecin aura la mission d’évaluer l’état de santé du patient et de l’orienter chez l’ophtalmologue – pour les cas les plus graves – ou chez l’opticien, pour les cas les plus simples. Nous, opticiens, avons des compétences reconnues par la Dass et la Cafat. Nous ne sommes pas que des vendeurs de lunettes. Nous avons le matériel pour réaliser l’examen de la réfraction, qui permet de déterminer le défaut de vision et trouver la correction adaptée. Après le généraliste, nous serons une seconde barrière pour réorienter le patient vers l’ophtalmologue, si besoin. Il existe des départements en Métropole où ce dispositif existe déjà.

À ceux qui disent que l’on va passer à côté de certaines pathologies et que nous n’allons pas pouvoir faire tous les examens, il faut savoir que de toute façon, aujourd’hui, ces examens ne sont pas réalisés puisque les personnes n’arrivent pas à avoir de rendez-vous.

Votre réforme ne s’adresse pas aux personnes de moins de 16 ans. Ne vont-elles pas être pénalisées par cet engorgement des cabinets d’ophtalmologues ?

Les moins de 16 ans iront systématiquement vers l’ophtalmologue. Ils sont certes pénalisés aujourd’hui, mais si dans le futur, les cas les plus simples sont pris en charge par le binôme médecin généraliste/opticien-lunetier, il y aura davantage de créneaux chez les ophtalmologues pour s’occuper de la vision des enfants. Grâce au temps que nous allons pouvoir leur libérer, ils vont pouvoir prendre en charge toutes les pathologies importantes.

Grâce au temps que nous allons pouvoir leur libérer, les ophtalomologues vont pouvoir prendre en charge toutes les pathologies importantes.

Cette réforme n’est-elle pas également une manière d’enrayer une baisse de votre chiffre d’affaires ?

Dans notre métier, il n’y a pas de numerus clausus. C’est-à-dire que les prix sont libres. Cela dit, la concurrence a régulé les prix ces dernières années. Par conséquent, le porteur de lunettes a la possibilité de faire des devis pour comparer. Alors, à ceux qui pensent que c’est une manière d’augmenter notre chiffre d’affaires : pensez bien ce que vous voulez. Doit-on laisser des personnes sans possibilité de refaire des lunettes ? À nous de mettre en place des normes afin qu’il n’y ait pas d’envolée de prix. Nous sommes tout à fait prêts à assurer des contrôles à ce niveau-là.

Propos recueillis par Nikita Hoffmann


Autre proposition : Une coopération entre orthoptistes et ophtalmologues 

Si les ophtalmologues reconnaissent un allongement important des délais d’obtention des rendez-vous dans leurs cabinets, ils voient d’un très mauvais oeil la proposition de réforme portée par leurs collègues opticiens, considérant qu’elle pourrait être dangereuse pour la santé des patients.

« Nous sommes des spécialistes des yeux. Nous ne faisons pas qu’analyser la vision, nous pouvons également voir des problèmes qu’ils n’ont pas la capacité de repérer, comme l’état de la rétine, la présence d’un cancer ou les tensions dans l’œil », indique un ophtalmologue à la retraite.

Surtout, souligne Walid Bougamha, ophtalmologue à Nouméa, « il y a beaucoup de pathologies qui peuvent être silencieuses au départ. Lorsque les premiers signes apparaissent, c’est souvent trop tard ».

Il raconte le cas d’un patient qui « se rendait régulièrement chez l’opticien, jusqu’à ce qu’un jour, ne voyant plus rien, il consulte et apprend qu’il avait un mélanome métastasé. Il est décédé trois mois plus tard ». « C’est un cas rare, mais cela peut arriver avec plusieurs pathologies », insiste le professionnel.

Il dénonce également un projet « essentiellement commercial », pouvant mener à « un conflit d’intérêt manifeste ». « Autoriser celui qui vend les lunettes à prescrire aussi, c’est l’encourager à prescrire des lunettes ou des verres couteux là ou ce n’est pas nécéssaire (…) Mélanger les missions de celui qui soigne et celui qui vend, c’est dangereux. »

Mélanger les missions de celui qui soigne et celui qui vend, c’est dangereux.

BILAN COMPLET DES YEUX

Indépendamment de la proposition faite par les opticiens, Walid Bougamha est à l’initiative d’un projet, mettant en collaboration les ophtalmologues et les orthoptistes. Ces derniers sont des spécialistes de l’œil, formés pour accompagner à la rééducation, mais aussi aptes à réaliser toute une batterie d’examens (radiographie, colorimétrie, rétinographie, biométrie, etc.)

L’idée ? Que les patients prennent un premier rendez-vous avec un orthoptiste, pour un bilan complet. Les résultats seront ensuite envoyés à l’ophtalmologue, qui les interprétera dans un délai d’une semaine. « S’il n’y a aucune pathologie, le patient recevra une ordonnance de la part de l’ophtalmologue pour se procurer des lunettes, ainsi que son bilan, explique Walid Bougamha. En revanche, si une anomalie est détectée, l’ophtalmologue s’engagera à recevoir le patient dans son cabinet sous deux semaines ». Une « solution sécurisante », qui permettrait de « réduire drastiquement les délais », assure-t-il.

Dimanche 15 février, le gouvernement a publié un communiqué allant dans le sens de ce projet. Il souligne que « les opticiens jouent un rôle essentiel dans l’équipement et le conseil », mais que « le diagnostic, l’adaptation thérapeutique et la prescription s’inscrivent dans un cadre sanitaire qui doit rester fondé sur les compétences des professionnels de santé ». L’exécutif autorise, à travers le projet de loi du pays DMOSS (dispositions en matière sanitaire et sociale), la coopération entre professionnels de santé, « en particulier autour du parcours ophtalmologiste/orthoptiste ».

Selon Walid Bougamha, si un « travail efficace » est mené entre les ophtalmologues, le gouvernement, la Dass et la Cafat, ce projet pourra voir le jour en 2026.

En réponse au communiqué publié par le gouvernement, le syndicat des opticiens-lunetiers s’est félicité que « la pétition portée par le syndicat ait mis la question du parcours [de soins visuels] au cœur du débat public et institutionnel ». Néanmoins, il souligne que le nombre d’orthoptistes sur le territoire « reste limité » avec uniquement 4 professionnels (avec un supplémentaire au Médipole), « majoritairement concentrés sur l’agglomération nouméenne ».

Il réaffirme sa volonté de « travailler dans un esprit de responsabilité, de coopération et d’intérêt général », avec l’ensemble des professionnels. N.H.