Philipson Bani face au souffle des volcans

Le scientifique vanuatais voue une véritable passion à son travail : « Devant un volcan, on ressent toute la puissance de la nature. » Ici, en octobre 2025 dans le cratère de Voui, au sommet du volcan d’Ambae. (©Philipson Bani)

Seul spécialiste du sujet en Mélanésie, le volcanologue Philipson Bani, chargé de recherche à l’IRD, Institut de recherche pour le développement, rattaché au laboratoire Magmas et Volcans de Clermont-Ferrand, fait progresser la science au service des populations.

Philipson Bani est originaire de l’île Ambae (Manaro Voui), le plus volumineux volcan du Vanuatu. Pourtant, dans son enfance, ce n’est pas un sujet : « À aucun moment on pensait qu’Ambae était un volcan actif. » Élève studieux, aimant les chiffres et le terrain, il fait partie, en 1995, de la troisième promotion d’étudiants vanuatais à l’université française du Pacifique (aujourd’hui l’UNC) bénéficiant d’une bourse du gouvernement de Port-Vila.

Après l’obtention d’un Deug, il poursuit ses études en sciences de la Terre, à Orléans, grâce à une bourse du ministère des Affaires étrangères français. Ce départ n’aurait pas été possible sans Michel Lardy, dernier représentant de l’IRD à Port-Vila, soucieux de garantir la continuité des travaux de l’institut dans le pays.

Philipson Bani y obtient un master en géomatique et se forme ensuite à l’imagerie satellite et radar. Sa thèse à l’UNC (2003-2006), soutenue par l’Agence universitaire pour la francophonie, fait de lui le deuxième docteur de l’histoire du Vanuatu. C’est alors que la volcanologie devient centrale.

« TÉLÉGRAMME » DE L’INTÉRIEUR DE LA TERRE

À cette période, des crises volcaniques frappent le Vanuatu à Yasur (2004) puis
Ambrym et Ambae (2005 et 2006). Sollicité par son pays, Philipson Bani assure le suivi des mesures. Il se confronte au manque de ressources, d’infrastructures, de connaissances scientifiques.

Il utilise un mini DOAS*, spectromètre UV innovant à l’époque, associé à un OP-FTIR permettant de quantifier respectivement les flux de dioxyde de soufre (SO₂) et les concentrations de gaz dans les panaches volcaniques. Ces outils de télédétection permettent d’identifier Ambrym comme la plus importante source de dégazage volcanique au monde (« 5 000 tonnes de SO₂ libérées par l’Etna par jour, jusqu’à 8 000 tonnes pour Ambrym ») et de démontrer que les fortes explosions du Yasur résultent de la remontée rapide de grandes bulles de gaz issues de zones profondes. Sa thèse est primée « meilleure de la région Pacifique » en 2006 (prix du concours Thèse-Pac).

Sa spécialisation s’affirme : étudier le dégazage pour anticiper les réactions volcaniques. Il cite un scientifique japonais : « Si la neige est considérée comme une lettre venue du ciel, alors le dégazage volcanique est un télégramme venant de l’intérieur de la terre ». Intercepter et comprendre ces messages permettrait de prévoir le comportement d’un volcan.

Sous le panache, il fait passer le spectromètre pour obtenir des profils de concentration en SO₂ qu’il multiplie ensuite par la vitesse de dérive du panache (approximée à celle du vent) afin d’estimer le flux. Ces expéditions le font vibrer.

TRÈS PEU ÉTUDIÉS EN MÉLANÉSIE

Après sa thèse, le scientifique est recruté comme attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’UNC, avant d’enchaîner en postdoctorant à l’Institut de physique du globe de Paris-CNRS. Il intègre ensuite l’IRD à Nouméa et se rattache au laboratoire Magmas et Volcans de Clermont-Ferrand.

Son projet : appliquer les techniques DOAS et OP-FTIR au Vanuatu avec l’ambition d’élargir l’approche à l’ensemble des volcans de la Mélanésie. Mais on l’envoie en Indonésie, jugée « prioritaire ». Il y passera « quatre années magnifiques » à explorer la région qui concentre le plus grand nombre de volcans actifs au monde.

De retour en Nouvelle-Calédonie en 2021, il se consacre enfin à sa région. Le Vanuatu compte une douzaine de volcans actifs, les îles Salomon huit, la Papouasie-Nouvelle- Guinée, 41. Ceux du Vanuatu offrent une particularité rare : un accès direct à la lave permettant d’observer ses gaz. Yasur est son préféré : « Quand on l’a vu, on a tout vu. Il est spectaculaire et très facile d’accès, c’est mon volcan laboratoire. » Mais Ambae a révélé des explosions inédites lors de son éruption de 2017-2018.

Son souhait est d’approfondir la connaissance de ces volcans « très peu étudiés », afin que les populations puissent « vivre avec ». À chacun de ses déplacements, Philipson Bani prend soin d’expliquer le résultat de ses recherches aux habitants. « On est tellement absorbés par nos publications qu’on oublie que ces informations peuvent être utiles à ceux qui vivent sur le volcan. » Là-bas, les volcans restent des lieux sacrés abritant les morts, « des endroits où l’on ne va pas ». Mais les catastrophes ouvrent le dialogue.

Le 14 janvier, Philipson Bani a obtenu son habilitation à diriger des recherches
après avoir présenté son mémoire intitulé « Vers une meilleure compréhension des messages portés par le dégazage volcanique ». Il propose une méthodologie innovante pour mesurer simultanément plusieurs gaz volcaniques. Il participe également à un projet ambitieux financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) mêlant volcanologie et anthropologie afin de relier sur Ambae les mouvements de population aux activités volcaniques anciennes.

Le scientifique souhaite accompagner les étudiants, créer un réseau régional et attirer des chercheurs internationaux. « La recherche se poursuivra après moi et bien des mystères restent à découvrir. »

Chloé Maingourd

*Differential Optical Absorption Spectroscopy.