Philippe Nekotrotro, l’œil sur la nature

« Sur le terrain, quand on cherche une espèce, la première chose qu’on demande aux gens, c’est s’ils sont capables de la nommer dans la langue, explique Philippe Nekotrotro. Parce que s’ils n’y arrivent plus, ça veut dire que l’espèce a disparu ». (©Y.M)

Technicien d’appui au service de la brigade des gardes nature de la province Nord, ce passionné de l’environnement, engagé dans diverses associations, arpente le terrain pour sensibiliser ou encore réaliser le suivi écologique d’espèces. Avec une certaine affection pour les roussettes.

Dans le pli du tricot, sur le torse, apparaît le logo de la Société calédonienne d’ornithologie, structure fondée en 1965. Tenu dans une main, le gobelet recyclable est frappé du sigle « Horizon roussettes », un projet cofinancé par l’Office français de la biodiversité, l’OFB, établissement public de l’État. Son propriétaire figure aussi parmi les membres actifs de l’association de restauration de la mangrove de Touho. Entre autres.

Philippe Nekotrotro, technicien d’appui au service de la brigade des gardes nature de la province Nord, vit entre champs, mer et montagnes, et milite H24 pour leur préservation. Une des raisons tient en son lieu de naissance il y a 45 ans, à Houaïlou, commune minière qui doit conjuguer son patrimoine avec l’activité industrielle. Une rencontre a également renforcé sa vocation, celle avec Raphaël Pidjot, un des piliers de la SMSP, au lycée agricole de Pouembout en 1998. « Il nous a dit qu’il y aurait l’usine du Nord et que les métiers porteurs se trouveraient dans la mine, mais aussi dans l’environne- ment parce qu’il faut remettre en état », se souvient l’ancien étudiant parti en Métropole pour décrocher un BTS en amélioration des plantes et technologie des semences, suivi d’un master en biotechnologie, avant un nouveau diplôme en gestion et protection de la nature obtenu ici, sur le territoire.

L’archipel fascinait déjà par sa richesse, à l’époque.« Depuis des années, on nous raconte que la Nouvelle-Calédonie est un laboratoire vivant de l’évolution, au niveau des massifs miniers, de la mer, de la forêt humide… C’est vrai ! » L’exception dans la biodiversité, avec ces « espèces qui sortent de l’ordinaire et qui sont uniquement vues ici », continue à piquer son intérêt. Par exemple, le cagou, cite Philippe Nekotrotro, qui enchaîne illico sur le nom scientifique : Rhynochetos jubatus.

« LE DIMANCHE, ON Y VA »

Le cœur du métier des gardes nature est le terrain, par définition. Avec trois axes en tête : sensibiliser, réprimander et faire le suivi écologique d’une liste précise d’animaux dans le Nord : les tortues bien sûr, les cagous évidemment, les dugongs puisque menacés, mais aussi les roussettes avec l’expert Malik Oedin, docteur en biologie, qui a mené une thèse sur l’état des populations de ces chauves-souris. Une des tâches de Philippe Nekotrotro est de faciliter la connexion entre la recherche académique et la connaissance empirique, c’est-à-dire l’observation quotidienne en milieu naturel près des villages ou des tribus. « On essaie de jumeler les deux pour avancer », soutient l’agent provincial, entouré de dix collègues répartis par secteur géographique, de l’extrême Nord au Sud, en passant par le centre et l’Est. Les effectifs ont évolué.

Les heures, tout comme les rythmes traditionnels de l’administration, ne comptent pas visiblement. « Quand il faut aller voir un coutumier le dimanche, on y va. Quand il faut se rendre dans une tribu un lundi, en pleine soirée, devant les gens pour une intervention sur la protection de la roussette et sur la différence de sanction avec une poule sultane, on y va. » Les échanges sont, en outre, fréquents avec des représentants d’organismes internationaux ou des universitaires français, australiens, néo-zélandais…

DE LA NAISSANCE À LA MORT

Il n’y a pas de spécialité, la connaissance doit être large, mais Philippe Nekotrotro a un penchant pour les fameuses chauves-souris, « mes premières amours, quand j’ai commencé ». Le passionné de la flore et de la faune œuvre même dans le bureau de l’ACCS, l’Association de conservation des chauves-souris de Nouvelle-Calédonie. Le regard est scientifique, la réflexion, spirituelle, et la pensée, identitaire. Parce que, « quand on regarde bien, ici, en Nouvelle- Calédonie, la roussette nous accompagne de la naissance jusqu’à la mort » dans la monnaie, objet traditionnel kanak au centre de cérémonies coutumières. Les os, les poils… Différentes parties du corps de l’animal sont retrouvées à l’intérieur. Ce moyen d’échange « scelle les liens entre les clans ».

La troupe des gardes nature mène des actions sur le terrain, depuis des années, « on n’a pas à rougir de nos politiques », soutient Philippe Nekotrotro. Les difficultés évoluent, les programmes aussi… Ici comme ailleurs, « l’environnement, c’est un travail de longue haleine ».

Yann Mainguet

Un paradis de roussettes

Le Nord est la seule province de la Nouvelle-Calédonie à abriter les quatre espèces de roussettes présentes sur le territoire.
Trois sont endémiques, c’est-à-dire présentes uniquement en Nouvelle- Calédonie : la roussette rousse (Pteropus ornatus), la roussette des cailloux (Pteropus vetulus) et la roussette à queue (Notopteris neocaledonica), selon la collectivité.
La roussette noire (Pteropus tonganus) est indigène, visible donc sur la Grande Terre, mais également dans d’autres pays du Pacifique.