Var Kaemo : « Je crains que les divisions aient des effets catastrophiques »

« Nous ne sommes pas en difficulté financière, note le pasteur Var Kaemo. Pour la simple raison que nous avons toujours vécu avec la solidarité kanak et en tant qu’Église pauvre. » (©Y.M)

Après sept ans à la responsabilité, le pasteur Var Kaemo quittera la présidence de l’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC) le 15 décembre, et cédera la place à Paul Padome. La participation à « la déclaration unitaire » du 24 septembre vise, selon le religieux, à rassembler.

DNC : Covid, émeutes… L’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie sort-elle renforcée ou affaiblie de ces crises ?

Var Kaemo : Nous avons toujours fait preuve de résilience. Nous avons averti nos gens sur les risques liés au Covid et ils ont bien réagi. Nous les avons accompagnés dans les moments difficiles. L’an dernier, nous avons fait des prières dans les quartiers chauds de Nouméa et parlé aux gens. J’ai aussi organisé des méditations le dimanche, au Médipôle notamment. Le fait de voir que l’Église est là, au milieu des émeutes, a contribué à calmer un peu les esprits. Le nombre de fidèles progresse, grâce à la jeunesse. À la fête de Pâques à Lifou, c’était incroyable, nous avons battu le record d’engagement des jeunes : 82, contre 30 à 40 auparavant. Toutefois, on subit la présence des sectes, issues des États-Unis, de Fidji, du Vanuatu, des Salomon, d’Afrique… C’est un handicap pour nous. Le mouvement prend de l’ampleur. Je dirais que le nombre de ces groupes a doublé en vingt ans.

L’EPKNC était représentée au congrès du FLNKS à La Conception, en août, et a soutenu la « déclaration unitaire » du 24 septembre. N’y a-t-il pas un risque de collusion entre religion et politique ?

Le FLNKS est cosignataire de la « déclaration », notamment avec nous. Oui, j’y ai participé. Nous avons toujours dit que nous ne sommes pas régis par la séparation de l’Église et de l’État. Nous sommes autorisés à dire notre parole, sauf si elle dérange la paix et dans ce cas, on se tait. Je l’ai expliqué au FLNKS, nous ne sommes pas pour « l’indépendance », on formule des propositions et on essaie de chercher ce qui est juste et droit.

Tenues à la tribu de Siloam à Lifou en août, les « assises » de l’Église, qui ont réuni 300 personnes formant le leadership, ont pris comme thème général : « une souveraineté évolutive ». Nous refusons de dire qu’une souveraineté commence là et s’arrête là. Selon nous, la question restera, je me répète, évolutive, en symbiose avec la nature, l’environnement, l’écologie.

Pourquoi avoir participé à l’écriture de cette « déclaration » ?

Le FLNKS est vraiment divisé. Le Palika n’est pas là. Il y a de réelles divisions au niveau politique. Tout comme chez les coutumiers. Ce n’est pas bon. Car cette situation ne fait-elle pas monter l’esprit de violence ? Est-ce que cela n’autorise pas les jeunes à faire n’importe quoi ? Je crains que les divisions aient des effets catastrophiques. Le pays est divisé. Les gens en pâtissent. Les divisions ne cessent de s’agrandir.

Peut-être était-ce mal placé par rapport aux échéances politiques, mais il fallait prendre une décision. Ne serait-ce que pour montrer qu’on est là, avec ceux qui pleurent ou qui souffrent. On peut me reprocher de ne pas en faire autant avec les gens de la droite, mais ils ne m’ont pas invité. Sauf Calédonie ensemble, une fois, à une réunion. Je l’ai dit au FLNKS à La Conception : « Ne pensez-vous pas que le plus urgent est d’aller chercher le Palika ? Inaat Ne Kanaky ?… » Dans ce sens, est né le comité (pour la « déclaration unitaire »). Nous continuons à faire des réunions.

Votre participation à la rédaction du document divise-t-elle au sein de l’EPKNC ?

Je ne crois pas. Au contraire, cela suscite le débat et pousse l’Église à réfléchir sur ses engagements par rapport aux questions sociales, aux inégalités, à la politique… En 1979, à Houaïlou, l’EENCIL [Église évangélique en Nouvelle-Calédonie et aux îles Loyauté] avait pris position en faveur de l’indépendance. C’était beaucoup plus direct qu’aujourd’hui. Nous avons été jugés par nos paroissiens. Il a fallu faire le tour des paroisses pour expliquer. Il faut, je pense, faire la même chose en ce moment. J’ai déjà l’invitation de Lifou et de Maré pour échanger notamment sur une question : ne faut-il pas reformuler notre manière d’engager l’avenir du pays ? C’est une discussion intéressante.

Dans un texte adressé au ministre Manuel Valls début août, vous aviez émis des critiques à l’égard du projet d’accord de Bougival qui, selon vous, fait disparaître la référence à l’identité kanak…

C’est flagrant. La nationalité calédonienne regrouperait, soi-disant, tout le monde. Nous avons reçu ça comme un choc. Parce que le ministre Manuel Valls avait lui-même dit ici que nous sommes le peuple premier. Manuel Valls a-t-il crucifié l’identité kanak au regard d’un calendrier à respecter ? Je l’ai dit au ministre : « Si les politiciens, les coutumiers, le peuple, sont divisés, vous n’aurez jamais d’accord ! » À partir des décisions des « assises » de Siloam, nous avons envisagé des tables rondes par région auxquelles nous inviterons les coutumiers. Et on discutera. On imagine une même action auprès des politiques. Et l’Église animera.

Propos recueillis par Yann Mainguet

40 000

L’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC) recense environ 40 000 fidèles, dont 96 % d’origine kanak. L’Église catholique, majoritaire, réunirait 80 000 à 100 000 compagnons de route.