Noriyuki Nishiyama : « Le gouvernement japonais cherchait à acquérir une forme de colonie »

Professeur à l’université de Kyoto, Noriyuki Nishiyama est spécialiste des approches interculturelles dans l’enseignement du français langue étrangère. (© DR)

Attendu ce vendredi 18 septembre à l’UNC pour donner une conférence, le professeur Noriyuki Nishiyama, expert en sciences du langage, explore les liens entre son pays, le Japon, et la Nouvelle-Calédonie. Sans langue de bois.

DNC : Comment définissez-vous la relation entre le Japon et la Nouvelle-Calédonie ?

Noriyuki Nishiyama : L’émigration japonaise vers la Nouvelle-Calédonie depuis la fin du XIXe siècle reste, jusqu’à présent, largement méconnue au Japon. En 1984, la sortie du film L’île la plus proche du paradis (Tengoku ni ichiban chikai shima) a fait de la Nouvelle-Calédonie une destination de voyage de noces extrêmement populaire auprès des Japonais, un engouement qui s’est maintenu jusqu’à la suppression des vols directs depuis le Japon pendant la pandémie de Covid-19.

Mais les événements de 2024 ont considérablement terni l’image de la Nouvelle-Calédonie, entraînant une chute spectaculaire du nombre de touristes japonais. Aujourd’hui, il n’est possible de se rendre en Nouvelle-Calédonie qu’en passant par l’Australie ou Singapour. Si la liaison directe venait à être rétablie, on pourrait espérer un retour des touristes japonais. Par ailleurs, trente années de stagnation économique au Japon ont entraîné une dépréciation accélérée du yen, et la stagnation des salaires rend les voyages à l’étranger de plus en plus difficiles pour les Japonais.

Dans le même temps, la Nouvelle-Calédonie suscite un intérêt croissant, notamment parmi les chercheurs universitaires. On voit désormais apparaître des mémoires de fin d’études consacrés à la Nouvelle-Calédonie.

Travail dans les mines calédoniennes au début du XXe siècle, renvoi des hommes pendant la Seconde Guerre mondiale… Les marques d’un traumatisme sont-elles encore présentes au sein des familles ?

Ces dernières années, les chercheurs japonais ont approfondi leurs travaux sur l’émigration japonaise. Certaines recherches l’analysent désormais sous l’angle de l’expansion impériale du Japon et des problèmes sociaux de l’époque. Les Japonais partis s’installer en Nouvelle-Calédonie souffraient, dans la plupart des cas, d’une grande pauvreté. On sait qu’ils avaient émigré pour échapper à cette misère, aussi bien dans une perspective individuelle que selon les vœux du gouvernement.

Il est d’ailleurs avéré que le gouvernement japonais a apporté son soutien à ces migrants et s’est efforcé d’améliorer leurs conditions de traitement. Ce faisant, le gouvernement japonais cherchait à la fois à résoudre le problème de la pauvreté par l’émigration et, en tant qu’empire arrivé tardivement dans la course coloniale, à acquérir pacifiquement une forme de colonie : en envoyant un groupe de Japonais s’installer en Nouvelle-Calédonie, il semble avoir cherché à y établir une sorte de base japonaise.

Il ne s’agit donc pas d’une question relevant des qualités individuelles des Japonais eux-mêmes, mais bien de la politique migratoire menée par le gouvernement de [l’empereur] Meiji, qui, après avoir annexé Taïwan en 1895, envisageait déjà, ne serait-ce que de manière latente, une expansion impériale. À l’époque de l’impérialisme, en effet, l’acquisition de colonies — même virtuelles — était perçue comme la marque distinctive d’une nation civilisée.

Quel fut le traitement des émigrés ?

Grâce à l’intervention du gouvernement japonais, les émigrés japonais ont pu bénéficier, contrairement aux autres immigrés asiatiques, de la liberté de résidence et d’un traitement comparable à celui des Européens. On peut y voir le résultat de cette intervention gouvernementale, mais aussi, dans le même temps, une ascension vers une position avantageuse au sein de la société hiérarchisée du système colonial.

En revanche, le fait que les Japonais installés en Nouvelle-Calédonie aient été internés pendant la Seconde Guerre mondiale, rassemblés en Australie, puis contraints au rapatriement forcé après la guerre, reste une histoire presque totalement inconnue au Japon. Or aux États-Unis, au Canada ou encore au Brésil, les gouvernements respectifs ont présenté des excuses officielles pour l’internement des personnes d’origine japonaise durant la guerre. Le gouverne- ment français, lui, a-t-il véritablement pris la mesure de cette réalité de l’internement et de la détention ? Les descendants des Japonais installés en Nouvelle-Calédonie, désormais pleinement intégrés à la société française, ne sont sans doute pas près de réclamer des excuses au gouvernement français.

Par ailleurs, exiger des excuses concernant un territoire colonial risquerait d’avoir des répercussions considérables sur les autres anciennes colonies, ce qui rend peu probable que le gouvernement français aille jusque-là.

Notez-vous un changement aujourd’hui chez les descendants ?

Je trouve réjouissant que les descendants de ces Japonais puissent aujourd’hui aborder cette histoire de front. Cela leur a permis de se confronter à ce passé. Je ne saurais dire si ces descendants portent encore aujourd’hui un traumatisme. Il est possible qu’il ne subsiste, chez eux, que le souvenir des épreuves endurées par leurs ancêtres à l’étranger. Pour ma part, je n’ai découvert cette histoire douloureuse qu’à l’occasion de ma première visite en Nouvelle-Calédonie, en 2018. Je doute fort que les Japonais partis en voyage de noces en Nouvelle-Calédonie aient eu connaissance de l’histoire commune des deux pays.

Propos recueillis par Yann Mainguet

AU PROGRAMME

Conférence « Mémoires vives, mémoires cachées. L’histoire des Japonais en Nouvelle-Calédonie » ce vendredi 18 septembre, de 13h15 à1 5h15, à l’amphithéâtre 80 du campus de Nouville.

Avec Marie-José Michel, ex-consule honoraire du Japon en Nouvelle- Calédonie, et Noriyuki Nishiyama, professeur à l’université de Kyoto.