Nelson Gaulin Walker, navigateur solitaire

Le jeune homme est parti des États-Unis à bord de Persimmon en mai 2025, sous les yeux – inquiets – de sa mère, originaire du Québec, dont il aurait hérité la détermination et la pratique de la langue française. Photo DR

Nelson Gaulin Walker réalise un tour du monde en solitaire à bord de son Cape Dory 28. En escale en Nouvelle-Calédonie, l’Américain de 25 ans raconte cette aventure hors du commun dans le grand Pacifique.

« Tout le monde me pensait fou, mais il faut l’être un peu pour entreprendre ce genre de périple. » Alors que d’autres étudiants se mettent au défi par les études, Nelson Gaulin Walker, diplômé ingénieur, n’a « jamais ressenti de difficulté, et donc de sens de l’accomplissement et c’était pareil pour le boulot ». Ce grand gaillard aux yeux bleus rieurs, élevé en montagne au Nouveau-Mexique, effectue un tour d’Europe en sac à dos qui nourrit sa curiosité.

Puis une lecture de voyage transforme sa trajectoire de vie : Seul autour du monde de Joshua Slocum, récit autobiographique culte, publié en 1900, qui inspira notamment Bernard Moitessier et Jack London. Modèle de détermination et amateur de la solitude, Slocum écrivait : « Aux jeunes hommes qui envisagent un voyage, je dirais : foncez ! Les récits de conditions de vie difficiles sont pour la plupart exagérés, tout comme les histoires de dangers en mer » ou encore « personne ne peut savoir quel plaisir on éprouve à naviguer seul en toute liberté sur les océans immenses, à moins d’en avoir l’expérience ». Nelson Gaulin Walker veut la tenter.

APPRENTISSAGE

Pour appréhender un milieu qu’il ne connaît pas, le jeune homme s’installe sur la côte du Mississippi comme ingénieur mécanique dans un chantier naval qui construit des brise-glaces. Il s’inscrit dans un club nautique, achète un Catalina 25, et part de zéro. « J’ai lu une douzaine de livres mais rien ne vaut la pratique », dit-il légèrement. Au bout d’un an, dans un pays qui mise davantage sur l’énergie et la volonté que les diplômes, il devient instructeur sur Hobie Cat. Il économise deux ans, puis se consacre à la voile à plein temps.

Il parcourt les 600 milles entre Pascagoula et Key West, s’arrêtant chaque jour dans un port. « Au début, on n’a pas confiance dans l’ancre, on ne sait pas lire les tempêtes », énumère-t-il. Un soir néanmoins, faute d’abri, il reste éveillé. « Au bout de 30 heures, j’ai commencé à halluciner. Dans la pénombre, j’ai vu quelque chose arriver vers moi. Pris de panique, j’ai tiré très fort sur le régulateur. C’était la lune qui sortait de la mer. »

Ce premier voyage initiatique est bouclé en trente jours à l’aller, six au retour, « preuve que j’avais beaucoup appris ». Nelson Gaulin Walker apprend à se repérer – « la technologie est la seule raison pour laquelle je peux faire cela » –, à lire la météo, réparer, bricoler, fibrer, et même coudre, « ce qui a le plus de valeur ». Il vend ses affaires, acquiert un Cape Dory 28 qu’il équipe de panneaux solaires, d’un réseau internet, arrange ses finances. « Le plus difficile pour un voyage comme ça, est d’arriver à la ligne de départ. »

Son navire Persimmon, acheté en 2025.

« SENTIMENTS TRÈS PUISSANTS »

Première étape, Key West, aux Bahamas, puis la Jamaïque, San Andres, Providencia et Panama. Sa grand-voile se déchire : arrêt d’urgence en Colombie, où il se retrouve derrière une flotte de sous-marins de transport de cocaïne confisqués. « Des semi-submersibles fait exprès pour circuler dans la jungle ! » Il navigue vers les Galapagos, suivi un temps par une famille de cachalots, puis met le cap sur les Marquises, « une route typique », de 38 jours, sa plus grande traversée.

Première vraie solitude : « Six semaines sans voir personne, c’est très long. Quand on s’éloigne de la terre, il n’y a vraiment rien, c’est le vide ». Sa bibliothèque l’accompagne, notamment Taïpi, d’Herman Melville, qui se déroule à Nuku Hiva et qu’il termine aux portes d’Hiva Oa. « C’était spectaculaire, j’ai pleuré ».

Il retient des Marquises l’accueil « formidable », la plus belle messe de toute sa vie et des sensations nouvelles : « Je remarque, après six semaines en isolement total, des sentiments très puissants. Et la chose la plus frappante est l’odeur. La mer n’a pas d’odeur et quand on arrive à terre, elle est la plus forte de votre vie. On peut sentir la terre, les fruits… c’est tout à fait sidérant. Et chaque île sent différemment ».

Son périple le mène ensuite à Tahiti, Moorea, où il est rejoint un temps par sa mère, puis aux Samoa américaines, pour un mois, où il se dote d’une famille adoptive, « mama et papa Pila ». Suivent les Fidji, « très contrôlées », où il réalise un carénage, puis le Vanuatu, « très accueillant, d’une pauvreté absolue, avec une très grande influence chinoise, visible partout ».

Depuis trois semaines, Nelson Gaulin Walker est en Nouvelle-Calédonie, pays qui présente selon lui « la meilleure géographie pour les voiliers. Le lagon est énorme, c’est très protégé ». La baie de Saint-Vincent lui rappelle la maison. Chasse au cerf, randonnées : le jeune homme s’amuse aussi sur terre. « C’est dommage que la Nouvelle-Calédonie n’ait pas très bonne réputation au sein de la communauté des voiliers », dit-il, évoquant l’insécurité, la barrière de la langue ou encore le blocage du réseau internet Star- link « au bout d’un mois de séjour », le pays n’étant pas ‘enregistré’ *.

Prochain cap pour Nelson Gaulin Walker : le nord de l’Australie, La Réunion, l’Afrique du Sud, les Caraïbes et la maison pour travailler. Il aimerait rejoindre la garde côtière américaine ou l’ingénierie spatiale. « Après avoir fait ce tour en solitaire, trouver un boulot ne me fait pas peur ».

Chloé Maingourd

*Les utilisateurs doivent payer jusqu’à 30 000 francs pour obtenir des données supplémentaires.

Nelson Gaulin Walker, à port Moselle. Il séjourne actuellement au mouillage. Photo C.M.