Les Calédoniens s’apprêtent à élire, les 15 et 22 mars, leurs maires pour les six, voire sept prochaines années. L’occasion de s’interroger sur cette fonction publique centrale avec ceux qui la connaissent le mieux.
Ils cumulent à eux trois plus de 60 années à la tête de communes calédoniennes. Quand Jean-Pierre Aïfa arrive à la mairie de Bourail en 1977, le village ne bénéficie que de quatre heures d’électricité par jour. L’électrification progresse et en 1983 la commune est éclairée en continu. « À chaque fois qu’on amenait l’électricité chez un particulier, il votait pour nous la fois d’après. Pareil pour un réseau routier ou le ramassage scolaire gratuit… Il y a une fidélité élective que je ne retrouve pas dans les autres élections. Et là, on était en pleine construction ! », se souvient le « Calife », qui occupera ce siège jusqu’en 2001, puis de 2008 à 2014.
En 2001, Neko Hnepeune est élu à Lifou. Il passera plus de quinze ans à la tête de la collectivité. « Lors des émeutes de 2024, j’ai dit au ministre Valls et à Claire Durrieu : “Dans nos îles, surtout dans l’intérieur, quand les gens ont un problème, ils s’adressent au maire, quelle que soit la compétence concernée” ». Une réalité partagée par Éric Gay, maire du Mont-Dore de 2003 à 2019. « L’administré n’a aucune notion des compétences. Il considère le maire comme responsable de tout ce qu’il peut se passer sur la commune. »
« PROTECTEUR »
Alors que les candidats s’affrontent dans la course municipale, quelles qualités sont nécessaires ? « Il faut être à l’écoute, présent – pour ne pas dire omniprésent – partager les joies et les peines, parfois souffrir avec eux, décrit Jean-Pierre Aïfa. Il faut beaucoup d’humanisme et d’humilité. Car après les difficultés de la campagne, vous êtes le maire de tout le monde. »
Pour Éric Gay, le maire doit être « fédérateur », « capable de prendre du recul » et « rechercher en permanence l’harmonie entre toutes les communautés ». Il affectionne ce « mot extraordinaire » qu’ont les Polynésiens pour le décrire. « Tavana, un chef dans le sens protecteur ». Les gens ont besoin de quelqu’un à qui s’adresser et s’identifier.
Outre l’écoute, Neko Hnepeune insiste sur la maîtrise des finances, « pour traduire ses ambitions dans un budget, et conjuguer des besoins énormes ». Si le temps semble long, les dossiers, eux, prennent souvent des années à aboutir. « J’ai l’habitude de dire qu’un mandat peut être organisé en trois étapes : on essaye de mettre rapidement en œuvre ce que l’on a promis durant la campagne, ensuite on voit si on peut faire une pause parce qu’on a dû faire beaucoup par rapport à nos moyens et on voit ensuite si on a la capacité de faire le reste pour les deux dernières années en prévision des prochaines échéances. »
UNE FONCTION EXIGEANTE
Pour mener à bien ses projets, le premier édile doit entretenir ses relations. « C’est indispensable d’essayer de faire adhérer l’État, les provinces, à la ligne directrice de sa politique, faire valoir l’intérêt de sa commune, et pour cela, d’avoir un bon sens du dialogue et être respecté », explique Éric Gay.
« Vous êtes aussi tributaires de la bonne santé économique du territoire », rappelle Jean-Pierre Aïfa. « Ça ne s’improvise pas », souligne Neko Hnepeune, qui avait une solide expérience en tant que fonctionnaire pour le compte de l’État, la Nouvelle-Calédonie et la province des Îles avant d’entrer en politique. « Cette carrière m’a permis d’apprendre et d’ouvrir des portes aussi. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé une oreille attentive à mes demandes. » « Il faut une certaine maturité, politique, professionnelle, associative », valide Éric Gay.
Tous s’accordent par ailleurs sur la nécessité de bien s’entourer. « Vous n’y arriverez qu’avec une bonne équipe », estime l’ancien maire du Mont-Dore, qui prône désormais des listes de compétences plutôt que de partis pour « ouvrir l’horizon ». Dans ces relations, « les ennemis d’hier deviennent parfois des amis politiques », s’amuse Jean-Pierre Aïfa.
La fonction est aussi risquée. « Les responsabilités juridiques sont lourdes », notamment en matière d’urbanisme ou de voirie, poursuit le maire honoraire de Bourail. Elle est aussi devenue « extrêmement complexe », nécessitant davantage de connaissances juridiques, administratives, financières. Et le manque de moyens actuel demande probablement une plus grande adaptabilité.
Mais la difficulté majeure reste l’abnégation, totale. « Cette fonction prend toute votre vie, du lundi au dimanche, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, confie Éric Gay. Il faut avoir une famille équilibrée. » « Moi j’étais agriculteur et j’ai dû pratiquement abandonner cette activité », rappelle Jean-Pierre Aïfa, qui est d’ailleurs opposé au cumul des mandats politiques : « il y aura toujours une autre activité qui en souffrira. »
Pourtant, au-delà des sacrifices, la fonction de maire est leur préférée. « On touche du doigt nos réalisations », avance Neko Hnepeune. « On a plaisir à voir les gens contents, il y a une certaine convivialité qu’on peut partager », apprécie Jean-Pierre Aïfa. Pour Éric Gay, c’est tout simplement « la fonction la plus noble en politique, la plus belle ».
Chloé Maingourd

