Milakulo Tukumuli : « réduire les inégalités implique de s’occuper des populations les plus fragiles »

« On doit encourager les Calédoniens à emprunter la voie de l’agriculture, l’élevage et la pêche pour assurer une autosuffisance alimentaire, estime Milakulo Tukumuli. Parce que 80 % de ce que nous consommons vient de l’extérieur. » ©Yann Mainguet

Pour le président de l’Éveil océanien engagé dans la bataille électorale dans le Sud, il est essentiel de poser un contrat politique permettant de placer la lutte contre les inégalités sociales comme première priorité du territoire.

DNC : Vous faites partie de ceux qui ont incarné le centre ces dernières années. Considérez-vous avoir une responsabilité dans l’échec dans les négociations en vue d’une union ?

Milakulo Tukumuli : Je ne pense pas que l’échec puisse être attribué à une seule personne. Il y a de nombreuses raisons, qui ne sont pas liées forcément à la vision, mais davantage à l’impossibilité de construire des listes communes. Chacun veut tirer la liste, mettre ses gens à des positions éligibles, etc. Alors qu’il faut d’abord démontrer son poids. Pour autant, ces organisations du centre peuvent-elles ensuite se retrouver ?

D’abord, je dois le rappeler, nous avons inventé le « ni-ni » [ni indépendantiste ni non-indépendantiste] en 2019 et tout le monde s’est moqué de nous. Au final, quand je regarde aujourd’hui les listes en présence, cette formule est devenue à la mode ! Il y a une galaxie au centre. Si on ne peut pas travailler ensemble avant et si chacun se retrouve de l’autre côté au lendemain du 28 juin, on travaillera ensemble, c’est sûr.

Il y a une galaxie au centre (…) on travaillera ensemble, c’est sûr.

Vous revendiquez une étiquette de gauche. Qu’impliquerait cette sensibilité politique dans la gestion d’une province ?

La province est compétente en matière d’économie, mais aussi d’aides sociales et de logement. Cela tombe bien, c’est exactement les compétences qui me semblent faire partie du principal axe des difficultés que rencontrent nos concitoyens, en particulier en province Sud. Les chiffres sont simples : 50 % de la population calédonienne vit sous le seuil de pauvreté. C’est la réalité.

Dans les quartiers populaires, les gens souffrent, terriblement. Ils payent à peine le loyer qu’ils n’ont plus rien pour manger. Les gens sont en colère. Je le dis, c’est une urgence, car la population de ces quartiers nous a déjà envoyé un message le 13 mai 2024. L’étincelle, c’était la révolte politique. Mais la poudre, ce sont les inégalités sociales. Je parle plutôt d’une révolte sociale. C’est dangereux, cela abîme notre société durablement. La politique, selon nous, c’est organiser une société et donc nous occuper des plus nécessiteux.

La politique, selon nous, c’est organiser une société et donc nous occuper des plus nécessiteux.

Ce qui implique de doubler les efforts ?

Il faut rétablir d’abord les aides sociales. Mais au-delà des symptômes, il faudra s’attaquer directement à la racine de la maladie, en allant regarder dans les quartiers sociaux et les squats. Il faut un traitement renforcé. Il faut sortir des logements sociaux ceux qui ont une stabilité de vie et faire en sorte qu’ils soient propriétaires. Et il faut résorber les squats, un long processus.

Puis, le meilleur vecteur que l’on puisse avoir pour corriger notre société, c’est de modifier les comportements. Il faut donc miser sur ce que l’on appelle le sanctuaire de la vie : l’école. C’est là où nous devons concentrer les efforts. Une mesure nous tient à cœur : que, dans notre pays, tous les enfants puissent manger gratuitement à la cantine. Cela coûte neuf milliards de francs à l’échelle territoriale.

Les partenaires sociaux veulent supprimer les prestations familiales, un régime à 11 milliards, pour transférer les cotisations vers le régime de retraite. Nous ne le souhaitons pas. Nous voulons davantage les réorienter vers ce projet de cantine gratuite pour les enfants.

Lors de la dernière mandature, vous avez noué des alliances tantôt avec les loyalistes, tantôt avec les indépendantistes. Que peut- on attendre désormais si vous êtes élu ?

Nous avons toujours essayé de ne pas fuir nos responsabilités. Il n’y avait pas de majorité dans le pays. Nous avons essayé de constituer des majorités avec le bloc dit indépendantiste ou dit non-indépendantiste. Ce n’est pas la recherche de l’indépendance ou de la France, la question est de savoir quelle est la pensée politique. Nous sommes plutôt de gauche. Être de gauche ou de droite, ce n’est pas un gros mot.

Demain, il faudra créer une majorité de programme. Nous pensons qu’il faut s’occuper des plus nécessiteux. Attention, cela ne veut pas dire que nous sommes contre les riches. Ils créent de la valeur, etc. Mais au moment où le pays rencontre des difficultés, une question se pose : qui participe à l’effort ? Je demande à celles et ceux qui ont les moyens de participer un peu plus que ceux qui en ont moins. Notre pensée est celle-ci.

Vos opposants vous accusent de prôner l’indépendance-association. Quelle est votre position ?

Nous sommes déjà, quelque part, dans une indépendance-association avec la France ! L’Éveil océanien a appelé à voter « non » à la troisième consultation. « Non, pas maintenant ». Pourquoi ? Nous sommes conscients que nous sommes dans un processus de décolonisation. Il est écrit dans l’accord de Nouméa que la France reconnaît la vocation de la Nouvelle-Calédonie à accéder à sa complète émancipation. La question n’est pas de savoir si l’on décolonise ou pas, mais comment l’on décolonise.

Les Calédoniens ont rejeté la souveraineté pleine et entière. Entre cette souveraineté pleine et entière et la France « départementale », il reste plein de choses. La Nouvelle-Calédonie reste au sein de la République, parce que l’on respecte le choix des Calédoniens et comme la décolonisation se poursuit, il faudra se poser une question à un moment donné. Il ne faudra pas se tromper. Quelle relation avec la France ? Souveraineté partagée ? Indépendance-association ? etc. La question sera celle-là.

Propos recueillis par Yann Mainguet et Chloé Maingourd