Matthew et Hunter : « Tout le monde aurait à gagner à trouver une solution négociée »

La résolution du contentieux est importante pour l’image de la France dans la région, souligne Géraldine Giraudeau. ©DR

À l’approche de discussions avec la France, prévues initialement fin juin, le Vanuatu s’est dit prêt à engager des poursuites pour récupérer les îlots Matthew et Hunter, rattachés à la France depuis 1929 et intégrés à la Nouvelle-Calédonie depuis 1965. Géraldine Giraudeau, professeure de droit public, à l’université Paris-Saclay (UVSQ) et membre junior de l’Institut universitaire de France, revient sur les enjeux de ce litige.

DNC : Pourquoi ces îlots sont-ils si importants pour le Vanuatu ?

Géraldine Giraudeau : Les espaces terrestres, même de formation très réduite, comme les îlots, sont toujours importants pour les États. Les différends de souveraineté sont très sensibles. Cela est d’autant plus vrai qu’avec l’application du droit international de la mer, tel qu’il a été codifié et développé dans la convention de Montego Bay de 1982, les États côtiers projettent des droits souve- rains, principalement liés à l’exploration et à l’exploitation des ressources, sur les zones économiques exclusives (ZEE), c’est-à-dire sur des espaces maritimes qui peuvent aller jusqu’à 200 milles nautiques des lignes de base. Autour des îlots Matthew et Hunter, il existe donc des espaces maritimes qui constituent un enjeu crucial économique et stratégique.

D’un point de vue strictement juridique, la qualification de Matthew et Hunter comme des « îles » plutôt que comme des « rochers » – qui ne pourraient pas générer de ZEE – pourrait être questionnée, mais comme cela n’est discuté ni par Port-Vila ni par Paris, le débat juridique ne situe pas là.

En outre, le Vanuatu, depuis son indépendance en 1980 et la revendication de sa souveraineté sur Matthew et Hunter, a invoqué des liens culturels coutumiers forts avec les îlots, en se basant notamment sur les traditions des populations du sud de l’archipel.

Le Vanuatu (…) a invoqué des liens culturels coutumiers forts avec avec les îlots en se basant notamment sur les traditions des populations du sud de l’archipel. 

Et pour la France ?

La France y trouve également un intérêt stratégique évident. Elle les inclut dans son territoire, dans le parc naturel de la mer de Corail et les scientifiques soulignent leur biodiversité rare. Depuis la perspective française, ces îlots projettent environ un cinquième de la ZEE de la Nouvelle-Calédonie (d’une dimension totale de 1,2 million de km2). Le différend empêche le tracé conventionnel de la frontière maritime de la ZEE entre la France et le Vanuatu, un blocage qui prend d’autant plus d’importance à la lumière des tensions actuelles dans la zone indopacifique.

Aussi, par ricochet, il a eu pour effet de suspendre l’examen de la demande d’extension du plateau continental, au-delà des 200 milles marins, à l’est de la Nouvelle-Calédonie, devant la Commission des limites du plateau continental (CLPC) en charge d’énoncer les recommandations appropriées. En outre, le différend a des répercussions en interne dans un contexte où l’avenir institu- tionnel de la Nouvelle-Calédonie est encore source de tensions.

Depuis la perspective française, ces îlots projettent environ un cinquième de la ZEE de la Nouvelle-Calédonie (d’une dimension totale de 1,2 million de km2).

La France revendique sa souveraineté sur Matthew et Hunter. Existe-t-il une fragilité juridique ?

Comme pour tout différend impliquant des revendications concurrentes de souveraineté, les deux États avancent des arguments juri-diques. La difficulté tient au fait que Matthew et Hunter sont inhabités et sont longtemps restés négligés. Dans les années soixante, alors que le Vanuatu était encore sous administration franco-britannique, les autorités britanniques et françaises ont reconnu la souveraineté française sans consulter les populations locales comme l’exigeait le droit à l’autodétermination. Il y a néanmoins d’autres principes susceptibles d’entrer en jeu, comme les manifestations de souveraineté des deux parties ou encore les droits des pêcheurs locaux.

À l’inverse, le Vanuatu dispose-t-il d’arguments juridiques ?

Son principal argument repose sur l’autodétermination et de son corollaire, l’intégrité territoriale des territoires colonisés, qui, même pour ce qui concerne les portions non habitées d’un territoire, exigent la consultation des populations. C’est ce qu’a rappelé l’affaire des Chagos et de son détachement de Maurice pour laquelle la Cour internationale de justice a rendu un avis très important en 2019.

Quels sont, notamment sur le plan du droit, les possibilités de résolution de ce contentieux territorial ?

La plus évidente et la plus opportune est celle de la négociation, à laquelle les États parties à un différend sont d’ailleurs tenus. Des voies juridictionnelles peuvent aussi être engagées, avec l’accord des parties. D’autres modes de résolution existent, comme la médiation, la conciliation avec l’intervention d’un tiers. Le Vanuatu peut également essayer d’alerter différents organes onusiens. Au vu des caractéristiques de cette controverse et des relations bilatérales entre la France et le Vanuatu, on peut dire que tout le monde aurait à gagner à trouver une solution négociée, par exemple en décidant d’une frontière maritime qui autoriserait l’accès aux pêcheurs locaux.

Quelle place peut jouer ce différend dans la diplomatie régionale et l’émergence de l’axe indopacifique ?

Il est important pour l’image de la France dans la région. La solidarité régionale pourrait jouer contre elle si elle apparaissait comme contraire au droit international, d’autant que circulent beaucoup d’informations erronées, de tous les côtés, au sujet de l’historique et des enjeux juridiques du différend.

En outre, du fait des rivalités existant au sein de l’espace dit « indopacifique », il est d’autant plus important d’assurer la sécurité et la stabilité des zones maritimes. Il apparaît, en ce sens, essentiel que la frontière maritime entre la France et le Vanuatu puisse être clairement délimitée.

Propos recueillis pat Chloé Maingourd et Yann Mainguet


Minuscules territoires, grands espaces

Matthew et Hunter (Umaenupne et Leka) sont des formations volcaniques difficiles d’accès. Éloignées des terres habitées, elles sont situées respectivement à environ 280 km au sud-est du Vanuatu et à environ 445 km de la Grande Terre de la Nouvelle-Calédonie. Elles sont, par ailleurs, d’une superficie très réduite (environ 0,6 et 0,7 km2).

Le cadre des négociations

La France et le Vanuatu ont entamé des discussions en 2025 pour trouver un consensus sur les délimitations de la ZEE de chaque pays. Elles devaient initialement se poursuivre début 2026, mais ont dû être repoussées pour éviter un télescopage avec les élections provinciales du 28 juin en Nouvelle-Calédonie.

Les négociations, commencées les 20 et 21 novembre dernier à Port-Vila par le Quai d’Orsay, avaient déclenché une polémique dans l’Hexagone. « La France envisage-t-elle réellement de renoncer à sa souveraineté sur Matthew et Hunter dans le cadre des discussions en cours avec le Vanuatu ? », s’était inquiété le sénateur LR Christophe-André Frassa dans une lettre ouverte. « La souveraineté nationale ne se négocie pas ni ne s’abandonne. Les Français n’attendent pas du pouvoir macroniste qu’il dépèce dans leur dos nos territoires d’outre-mer », avait écrit Marine Le Pen sur X, le 15 décembre.

Le 18 mai dernier, le Premier ministre du Vanuatu, Jotham Napat, dans une adresse au Parlement, a déclaré que le processus d’indépendance du Vanuatu – obtenue il y a 46 ans – n’était « pas complètement achevé ». Le Vanuatu, rappelait-il, est une nation de 83 îles dont Matthew et Hunter, qui sont sacrées. Or, « la France les considère à tort comme les siennes » et « ne nous a jamais consultés (…) une pratique coloniale épouvantable ».

Le Premier ministre dénonçait également le fait que la France avait reporté à plusieurs reprises les pourparlers. Le chef du gouvernement prévenait enfin qu’en cas d’échec, le Vanuatu utiliserait « toutes les voies diplomatiques et juridiques internationales ». « Nous défendrons notre souveraineté avec détermination et unité. »

Le Premier ministre, Jotham Napat, et le Président, Emmanuel Macron, devant l’Élysée en juin 2025. © Alain Jocard / AFP

En Nouvelle-Calédonie, le Vanuatu peut compter sur le soutien du FLNKS. « Matthew et Hunter appartiennent au Vanuatu ! », avait affirmé le président du Front, Christian Tein, lors d’une conférence de presse, le 15 mai.

Le Quai d’Orsay n’avait pas souhaité réagir aux propos tenus par Jotham Napat, devant le parlement local. Au ministère des Affaires étrangères, il était souligné que la position de la France restait inchangée : Paris ne renoncera pas à sa souveraineté sur les îles Matthew et Hunter. En revanche, la France serait ouverte aux discussions sur l’importance culturelle et coutumière des îlots pour le Vanuatu et pourrait appuyer une solution de codéveloppement sur la pêche et la recherche scientifique.

C. M. avec l’AFP.