Lucy : les résidus à la loupe

Pour PRNC, le projet Lucy permet de pérenniser l’activité industrielle, améliorer la sécurité, réduire la quantité d’eau stockée ou encore d’obtenir une meilleure réhabilitation progressive. © Yann Mainguet

Unique dans le secteur du nickel, le projet Lucy, tout juste mis en opération à Prony Resources New Caledonia dans le Sud, transforme les résidus industriels humides en matière sèche. Mais quelle est sa composition ?

L’évocation de son prénom ramène à l’une des plus grandes découvertes de l’humanité. Clin d’œil. Le chantier avait démarré en 2021. Le projet Lucy, novateur, mis en place pour la première fois dans le secteur du nickel, s’est officiellement concrétisé vendredi 27 février, sur les hauteurs de Prony Resources New Caledonia (PRNC), dans l’extrême Sud. Le procédé intègre une unité d’assèchement des résidus industriels issus du procédé hydrométallurgique. Neuf filtres presses sont en mouvement. Cette technologie permet de convertir la matière humide en matière sèche à 73 % solide.

Thibaut Martelin, président de Prony Resources New Caledonia. © Yann Mainguet

Lucy, qui crée 110 emplois, est stratégique, à au moins deux niveaux. Le bassin KO2 jusqu’alors utilisé étant rempli à 80 %, une nouvelle aire d’une capacité de stockage de 30 millions de m3 située à proximité est prévue sur une surface 80 hectares. Grâce à cette verse aval à résidus asséchés, l’activité du complexe métallurgique est prolongée de dix ans. Des hypothèses sont mentionnées pour l’après, telles qu’une extension ou la recherche d’une autre zone.

Le deuxième élément majeur consiste en une amélioration de la sécurité, soutient PRNC. Formée par empilage à sec, cette verse, qui à terme atteindra 100 mètres de hauteur, viendra renforcer progressivement la berme du barrage KO2. Lucy « va nous donner de la visibilité, se félicite Thibaut Martelin, président de Prony Resources New Caledonia. Il fallait que l’on puisse anticiper l’avenir et proposer un mode de stockage de nos résidus qui soit plus sûr et durable, et dont l’empreinte environnementale soit moindre. »

« NON DANGEREUX »

En activité, selon les prévisions, 2,6 millions de m3 de rebuts secs par an seront logés sur l’aire dédiée et constituée de casiers. Délestée du nickel et du cobalt, la matière est classée « non dangereuse » au regard de la composition chimique et minéralogique, mais n’est pas inerte, car « le processus de traitement va ajouter une fraction « gypse », précise Monia Sayari, responsable du département géosciences à PRNC. Et ce, en raison du traitement de la neutralisation des solutions acides du procédé. « Je peux toucher ces produits tout comme l’eau surnageante dans le bassin. Ils sont non dangereux ! »

Ces résidus ont conservé la même minéralogie que celle du minerai naturel. Il est donc retrouvé du fer, du quartz… mais pas de traces d’acide, confirme l’ingénieure. « Ils sont à pH neutre. » Attenant à la nouvelle aire de stockage, un bassin dit d’eau de contact, pour la récupération, a une capacité de 290 000 m3, soit l’équivalent d’une centaine de piscines olympiques.

Les résidus asséchés issus du procédé Lucy. © Yann Mainguet

Après révision, l’usine du Sud dispose d’une capacité de production maximale de 50 000 à 55 000 tonnes de nickel contenu dans du NHC (Nickel Hydroxide Cake), un produit intermédiaire destiné au marché des batteries de véhicules électriques. Le géant Tesla achète environ 30 % du volume, à destination d’une raffinerie en Chine. Le partenariat, arrivé à échéance en décembre dernier, a été renouvelé, non plus pour cinq ans, mais un an, renouvelable.

La raison est simple : le constructeur automobile américain est attentif, à l’heure d’une probable recomposition capitalistique de Prony Resources New Caledonia. En effet, le consortium NBM, pour New Battery Metals, soutenu entre autres par des actionnaires qataris, négocie actuellement pour l’acquisition de 74 % des parts du complexe du Sud calédonien. L’État a son mot à dire, étant le premier créancier du pôle métallurgique. La direction de PRNC, qui recherche un acteur disposant d’une bonne surface financière vu les difficultés du site, compte sur un accord au deuxième trimestre de cette année.

Yann Mainguet

Un plan XXXL

1 000
Le projet Lucy a nécessité la création de 110 emplois supplémentaires, génère globalement une augmentation de 30 % de la consommation électrique… Ce coût est estimé à 1 000 dollars US la tonne de nickel. Ce qui représente aujourd’hui 8 % de plus sur le prix de vente.

+100
Comparé au début de l’étude du projet en 2016, le coût de Lucy s’est accru de 100 millions de dollars US, pour atteindre aujourd’hui l’imposante somme de près de 600 millions. Soit 60 milliards de francs. Les raisons : des contraintes supplémentaires, un glissement de trois ans sur l’exécution globale du projet.

600
Qui a payé les 600 millions de dollars US ? Compliqué, répond la direction de PRNC. À son départ, la maison mère brésilienne Vale a laissé sur la table 500 millions de dollars US pour permettre la réalisation de Lucy. Cet argent a aussi servi à compenser les pertes d’exploitation au cours de ces quatre dernières années. PRNC a également bénéficié de prêts de l’État en 2021, puis en 2024 et 2025.

2
PRNC pourrait-elle faire d’une pierre deux coups en valorisant les résidus industriels du procédé Lucy ? Possible. L’idée tourne.

80
Thibaut Martelin, président de Prony Resources New Caledonia, en est convaincu : la société dispose de dizaines d’années de réserves de minerai – plus de 80 ans – si l’usine a les moyens d’atteindre ses objectifs de production au coût fixé.

 

André Vama : « Il faut ce suivi environnemental »
André Vama avait poussé à la conclusion du Pacte de développement durable du Grand Sud qui vise notamment à impliquer les populations dans la protection de l’environnement. © Yann Mainguet

Présent à l’inauguration du procédé Lucy, vendredi 27 février, André Vama, président de Rhéébù Nùù et vice-président du Comité consultatif coutumier environnemental (CCCE), a émis « des inquiétudes et des points de vigilance ». Parce que ce complexe de Prony est bien différent de « la SLN ou de l’usine du Nord. [Le parc à résidus humides] KO2 est là, et les risques environnementaux sont là ». Selon PRNC, le bassin est un ouvrage fortement surveillé, avec des piézomètres, inclinomètres, extensomètres, repères de tassement… Néanmoins, « la vigilance et la crainte » demeurent, insiste André Vama. « Vu la situation, on ne peut pas fermer l’usine du Sud. Il fallait la fermer au départ. L’usine, KO2, sont là, il faut faire avec, et effectuer un suivi environnemental. »

« Bienvenu »

Le projet Lucy rassure toutefois un peu Rhéébù Nùù et le CCCE, « ça allège le stockage de KO2, etc. Pour moi, Lucy est bienvenu dans ce projet ». Le milieu social a changé, « l’emploi a fait élever le niveau de vie dans les tribus. Mais, de l’autre côté, il faut ce suivi environnemental ». La population locale est présente au capital de Prony Resources à hauteur de 9 % à travers le Fonds de prévention des risques environnementaux et socioculturels (FPRESC). Les structures, dirigées par André Vama sont, de son avis, bien associées à l’industriel, car un travail a été fait pour siéger au conseil d’administration de PRNC. Cette intégration dans l’assemblée de décisions s’ajoute aux engagements du Pacte de développement durable du Grand Sud.

 

L’exportation passe, la division reste

Pour le Rassemblement et Les Loyalistes, il fallait envoyer un signal favorable à l’État et au potentiel repreneur de PRNC. © Yann Mainguet

L’autorisation d’exporter des minerais depuis les réserves métallurgiques s’est heurtée à une opposition tant sur la forme que sur le fond, au Congrès.

Sonia Backès, des Loyalistes, ne se fait pas d’illusion. La très sensible décision du Congrès, adoptée mardi 3 mars, fera certainement l’objet d’une demande de seconde lecture, voire d’un recours devant le Conseil constitutionnel. Il faut dire que l’exercice est curieux : exhumer la proposition de loi du pays de décembre 2023 modifiant le code minier en faveur du principe de « silence vaut acceptation » face à l’administration, pour y apposer deux amendements bien lourds. Ces textes invitent à instaurer un régime dérogatoire permettant l’exportation des minerais depuis les trois réserves géographiques métallurgiques – Tiébaghi, Koniambo et Sud latéritique – afin de redresser les usines. Sous conditions : uniquement du minerai dit « fatal », c’est-à-dire non exploitable localement, pour une durée de dix ans, maximum…

UNE OFFRE AUJOURD’HUI 

Pourtant, le gouvernement a soutenu, mercredi 18 février, un avant-projet de loi du pays intégrant le même objectif. L’idée est de sauter le passage devant le Conseil d’État, en clair d’aller beaucoup plus vite que la traditionnelle procédure, parce que « nous avons aujourd’hui une offre, une seule, pour la reprise de PRNC, mais aucune reprise ne se fera si on n’autorise pas les exports » à hauteur de 2 à 3 millions de tonnes de minerai par an, a observé la présidente de la province Sud, qui soulignait l’expiration de l’offre de reprise au 31 mars. D’où l’urgence avancée, pour « 1 349 salariés et autant de sous-traitants ». Dans un courrier, le conseil coutumier Drubea-Kapumë et le FPRESC, l’entité au capital de PRNC qui porte les intérêts des populations, ont encouragé les élus à franchir le pas.

« ANTI-DÉMOCRATIQUE »

Tous ne sont pas de cet avis-là. Le président de la province Nord, Paul Néaoutyine, a dénoncé ce qui lui « apparaît être une manœuvre politique flagrante et anti-démocratique ». Le député UC, Emmanuel Tjibaou, regrettait, lui, la non-réalisation d’« une étude approfondie des impacts au préalable ». Son collègue du Congrès, Pierre Chanel Tutugoro, condamnait « un coup d’État de droit », et proposait le vote d’une motion préjudicielle pour prendre le temps de l’analyse – finalement rejetée. Les Loyalistes, le Rassemblement, et l’Éveil océanien-Calédonie ensemble, soit 28 voix, ont défendu la proposition de loi du pays amendée, écartée par les indépendantistes, c’est-à-dire 23 élus. La division constatée, mardi, est l’aveu d’un puissant échec : l’absence toujours et encore d’une stratégie nickel en Nouvelle-Calédonie.

Y.M.