Remarqué pour ses courts métrages réalisés avec l’intelligence artificielle générative, Loïs Saoulo se fraye un chemin dans le monde culturel. Un parcours fait de persévérance et de talent.
L’exposition évènement Graveurs sur nacre, inaugurée la semaine dernière à la maison Higginson, doit à Loïs Saoulo un film sur les forçats travaillant à la camelote, dédiée ici à la nacre. En 4 min 45, Les cameloteurs du bagne nous transporte au début des années 1 900, au cœur du système pénitentiaire de l’île Nou dans les baraquements, auprès des condamnés gravant clandestinement leurs coquillages avec les moyens du bord.
Peu à peu, l’activité est autorisée ; les ventes se font en ville et aux abords du centre pénitentiaire jusqu’aux derniers jours du bagne. L’œuvre immersive est réalisée grâce à l’IA générative à partir de photos et de cartes postales.
« MISE EN SCÈNE »
Loïs Saoulo nettoie les documents d’époque, corrige les aspérités, les dimensionne, puis lance ses « prompts ». « La grande difficulté en IA est d’apporter des modifications sans dénaturer l’existant ». La gestuelle, notamment de gravure, est particulièrement complexe. « Je suis allé chercher des techniques précises pour les adapter au film. »
Même exigence pour les objets, les vêtements. Il s’appuie, pour la caution historique, sur Louis Lagarde et Muriel Glaunec-Mainguet, co-commissaires de l’exposition. « Il y avait des détails que je ne voyais pas. Ils me disaient ‘l’étiquette sur la bouteille, ce n’est pas possible, ils ne buvaient pas de vin, mais de l’absinthe’. On discutait également des textures, le daim plutôt que le cuir, ce genre d’éléments. »
Selon la qualité du document initial, l’IA fait des prouesses. « Les images d’un groupe réuni devant une grille sont, par exemple, extrêmement fidèles à la photo. »
Pour ces projets mémoriels, l’IA peut apporter de l’inattendu, estime Loïs Saoulo : « elle permet de trouver des angles nouveaux pour raconter une histoire, une mémoire, une identité. » Un film d’époque avec de « vrais » personnages et décors aurait-il pu faire mieux ? C’est possible, mais les moyens n’auraient pas suivi et le film n’aurait jamais existé. « Aujourd’hui, un producteur indépendant peut générer des visuels en préproduction, tester des atmosphères, écrire des scripts sans studio de cinquante personnes. »
Dans les métiers créatifs, l’IA compresse le temps dédié à certaines tâches, et l’on reste dans le domaine de l’art juge-t-il, puisque « on délègue l’exécution routinière pour mieux habiter la direction artistique ». « Insérer une séquence IA dans un montage humain et décider qu’elle fonctionne à cet endroit précis, c’est de la mise en scène. Un prompt bien construit, c’est déjà une intention artistique. »
Il note également, que « les outils IA sont déjà intégrés dans les logiciels de montage, de colorimétrie, de son » et que « la frontière entre les modèles se déplace un peu plus chaque année ».
AUTODIDACTE
Loïs Saoulo n’en est pas à son coup d’essai. En 2023, le travail sur l’IA de ce trentenaire, autodidacte, père de famille, passé par la danse hip-hop, les chantiers, l’infographie et même le conseil aux entreprises, fait d’abord fureur sur TikTok. Il réalise trois courts films d’animaton : un conte de Poum sur le royaume des morts, une vidéo sur la compréhension des langues (faga ouvea et français), une autre sur l’origine du mot « kanak ».
Ils totalisent plus de 150 000 vues. « À ce moment-là, j’hallucine, et je vois que le contenu culturel peut plaire aux jeunes sur les réseaux. » En 2024, il produit avec la même recette Téâ Kanaké, le mythe de la création, destiné à l’enseignement des fondamentaux de la culture kanak à l’école. Le projet séduit, mais la crise de 2024 anéantit cette opportunité. L’année suivante, il signe un clip, Muse de mes nuits, de la chanteuse Maja (à sortir cette année), avec cette fois « la difficulté de faire chanter les personnages ».
Son calendrier s’accélère : prix du jury à l’Urban Festival pour Téâ Kanaké, prix spécial « Toujours plus court » au festival de cinéma Récif pour Le processus créatif (réalisé dans le cadre de son BUT métiers du multimédia et de l’internet à l’IUT). Il collabore aussi avec le danseur et chorégraphe Richard Digoué sur Derrière les murs (association NewCal Fusion et Centre d’art). « Il s’agissait d’animer une dizaine de photos historiques. Cette expérience a frappé les esprits. » C’est ici qu’il sera repéré pour Graveurs sur nacre. Il ajoute aussi à ses réussites, un prix au concours d’éloquence de l’université.
Ce parcours, Loïs Saoulo ne le doit qu’à son abnégation et à une tête bien faite : le Nouméen, fils aîné d’un père d’Ouvéa (Melchior Saoulo, cadre de l’administration) et d’une mère de La Foa, a su rebondir après une jeunesse « un peu chaotique », reprendre un parcours scolaire avec un bac en candidat libre puis un BUT et pousser de nombreuses portes. « Il sait clairement pourquoi il est ici, observe son enseignante en audiovisuel, Jeanne Vassard. Il apporte en classe de la maturité et des connaissances dans l’usage de l’IA qui me dépassent. C’est un véritable échange. Ses travaux ont beaucoup évolué en deux ans et il utilise, à mon sens, l’IA de manière intelligente. »
Aujourd’hui, Loïs Saoulo ne veut pas s’enfermer dans l’intelligence artificielle : il développe ses connaissances techniques et son réseau dans l’audiovisuel, avec cette ambition : continuer à raconter des histoires et œuvrer, à son échelle, au profit de sa culture, jusque dans la région. « Il y a tellement de choses à faire pour qu’elle rayonne. »
Chloé Maingourd

