L’impasse de la politique de formation des jeunes les plus éloignés de l’emploi

Au-delà des nombreux dysfonctionnements relevés par la Chambre territoriale des comptes et l’UNC, le manque d’emplois représente un problème central dans les parcours d’insertion. (©Mathurin Derel)

Une évaluation inédite de la politique de formation professionnelle destinée aux jeunes les plus éloignés de l’emploi dresse un constat sévère : crédits divisés par deux, dispositifs préparatoires réduits à peau de chagrin, gouvernance défaillante et seulement 4 à 8 % du public cible touché chaque année. Présentés lundi, les travaux menés par la CTC, Chambre territoriale des comptes, l’UNC, université de la Nouvelle-Calédonie et le Cese, Conseil économique, sociétal et environnemental, proposent une refonte du système.

« Ce sont les publics les plus vulnérables qui ont été les premières victimes de cet ajustement. » Séverine Blaise, économiste à l’université de la Nouvelle-Calédonie, résumait ainsi dix années de restriction budgétaire lors de la présentation, lundi 21 septembre, de l’évaluation de la politique de formation professionnelle des jeunes les plus éloignés de l’emploi.

Pour la première fois, cette politique publique a fait l’objet d’une évaluation associant la Chambre territoriale des comptes, l’université, le Cese, le Congrès et le gouvernement. Une démarche inédite qui pourrait en appeler d’autres.

Combien de jeunes concerne-t-elle ? Le recensement de 2019 en dénombrait 15 752, de 15 à 29 ans, ni en emploi, ni en études, ni en formation, les NEET (lire encadré). Cette catégorie étant très large, la CTC estime plus précisément entre 7 000 et 12 000 le nombre de jeunes réellement éloignés de l’emploi. Environ 800 sortent chaque année du système scolaire sans diplôme ni qualification.

DES MOYENS DIVISÉS PAR DEUX

Dans le même temps, les moyens ont fondu. Les dépenses consacrées à la formation professionnelle sont passées de 2,158 milliards de francs en 2018 à 1,079 milliard en 2024, soit une baisse de moitié. Sur le programme plus directement consacré à l’accompagnement vers l’insertion, 1,6 milliard avait été dépensé en 2015, contre 764 millions en 2024.

Dans le détail, entre 2015 et 2024, les crédits consacrés aux actions spécifiques, notamment auprès des détenus, ont chuté de 96 %, ceux des actions préqualifiantes et de remise à niveau de 81 % et ceux des formations collectives qualifiantes de 69 %.

Cette contraction frappe précisément les dispositifs destinés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Les formations courtes de remobilisation et de remise à niveau, qui pouvaient porter sur l’illettrisme, les compétences générales, le numérique ou la découverte des métiers, ont accueilli 120 jeunes correspondant à la cible entre 2020 et 2023. Aucune n’a été organisée en 2024 et 2025, notamment « en raison de contraintes budgétaires ».

En province Sud, le parcours Réussir, destiné aux personnes sans qualification sorties du système scolaire depuis plus d’un an, a lui aussi été arrêté fin 2024, la collectivité invoquant la hausse du nombre de demandeurs d’emploi et les « contraintes budgétaires (…) suite aux émeutes ». Les formations produisent pourtant des résultats lorsqu’un jeune parvient jusqu’à elles. Selon la CTC, les formations collectives certifiantes affichent des taux de réussite et d’insertion « généralement supérieurs à 60 % » et constituent « un levier efficace pour les jeunes déjà engagés dans un parcours de qualification ». C’est en amont que la chambre identifie le problème. Elle qualifie les dispositifs préparatoires, comme le Spot, à Nouville, d’« essentiels pour les publics les plus fragiles », alors même qu’ils se réduisent depuis 2023.

Même en 2022, meilleure année de la période avec 530 jeunes concernés, les formations ciblées n’ont touché que 4,4 à 7,6 % des jeunes éloignés de l’emploi. Le Spot, imaginé en 2013 comme une sorte de RSMA civil, devait servir de sas de remobilisation avant l’entrée en formation qualifiante et accueillir idéalement 300 à 400 personnes par an. Entre 2020 et 2024, seuls 337 jeunes correspondant à la cible y ont été accueillis, soit moins de 70 par an.

En 2025, il restait le seul dispositif préparatoire piloté par le pays. La CTC souligne qu’il s’adresse précisément aux publics cumulant les freins les plus importants, pour lesquels une remise à niveau et un travail sur les savoir- être sont indispensables avant d’envisager une qualification. La Nouvelle-Calédonie avait pourtant bénéficié de 3,6 milliards de francs du XIe Fonds européen de développement (FED) pour soutenir sa stratégie emploi et insertion professionnelle 2015-2020.

Un ancien cadre de l’administration explique que « l’apport du FED a servi essentiellement à financer les services de placement », dont la compétence avait été déléguée aux provinces. « Pour se soulager d’un milliard par an de ce que ça coûtait, on a utilisé l’argent pour financer les services de placement. Mais nous, ce n’est pas ce dont on avait besoin. (…) En termes de formation, on n’a eu aucune marge réelle. »

L’évaluation de l’UNC relève un autre travers dans l’utilisation des crédits disponibles : une « présomption d’effets d’aubaine ». Certains organismes, expliquent les chercheuses, peuvent « profiter de cette manne financière sans finalement avoir pour objectif l’insertion professionnelle des jeunes ». Elles pointent également une « prolifération incontrôlée des organismes de formation » et des logiques de concurrence entre opérateurs publics et privés pouvant aller à l’encontre de l’objectif d’insertion.

L’environnement des jeunes est également important dans les parcours. Transport, hébergement, précarité et obstacles administratifs compliquent l’entrée et le maintien en formation. Les chercheuses ont par ailleurs exprimé leur inquiétude face à la santé mentale d’une partie de ces jeunes. Une note de l’Observatoire des égalités fait état de « souffrances psychiques importantes » chez certains NEET durablement éloignés de l’emploi et souligne la nécessité d’une prise en charge qui « dépasse le seul registre de l’insertion professionnelle ».

Autre faiblesse soulevée par l’ensemble des évaluateurs : le manque de données. Les parcours des jeunes restent difficiles à suivre d’un dispositif à l’autre et jusqu’à l’emploi, ce qui limite la mesure de l’efficacité réelle des formations.

UNE GOUVERNANCE « DÉFAILLANTE »

À ces faiblesses s’ajoute celle du pilotage. Depuis la fin de la stratégie 2015-2020, le seul cadre de la politique publique est un document interne à l’administration, que n’ont jamais validé le gouvernement ni le Congrès. Pour la CTC, « le pilotage institutionnel reste défaillant, les outils de gouvernance inopérants et les moyens financiers diminuent ».

La formation professionnelle continue intervient pourtant précisément lorsque la formation initiale n’a pas permis d’aboutir à une qualification. Comme le rappelle la CTC, le schéma Nouvelle-Calédonie 2025, adopté en 2016, le formulait déjà : « Des efforts doivent être fournis au niveau de la formation initiale pour éviter ces sorties sans qualification du système éducatif. À défaut, la formation professionnelle continue est un des outils pour y remédier. »

Encore une fois, près de dix ans plus tard, environ 800 jeunes sortent encore chaque année du système scolaire sans diplôme ni qualification. En 2024, hors surrémunérations, les crédits de l’Éducation nationale représentaient 6 111 euros par élève en Nouvelle-Calédonie, soit le niveau le plus faible des outre-mers, selon un récent rapport sénatorial. En 2022, la Nouvelle-Calédonie constatait pour sa part dans son compte administratif qu’avec moins de 400 places, son offre de formation professionnelle continue ne répondait qu’à 20 % des demandes et que son impact était devenu « marginal au regard des enjeux ».

Mathurin Derel

NEET : une fracture massive

Les NEET, pour Neither in Employment nor in Education or Training, désignent les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en forma- tion. En Nouvelle-Calédonie, 15 752 jeunes de 15 à 29 ans, soit 26,7 % de cette classe d’âge, étaient dans cette situation en 2019.

La moyenne masque une profonde fracture territoriale. Parmi les 20-24 ans, le taux atteint 67,6 % aux îles Loyauté et 52,6 % en province Nord, contre 30,9 % dans le Sud. Pour l’Observatoire des égalités, cette progression avec l’âge suggère des phénomènes de « découragement et d’enfermement progressif dans l’inactivité ». Surtout, le diplôme ne suffit plus à gommer les écarts. Aux Loyauté, 60 % des titulaires d’un bac professionnel, 48,7 % d’un bac général et 44,3 % des diplômés du supérieur sont NEET. Parmi les diplômés du supérieur, le taux tombe à 12,4 % dans le Sud. Les diplômes habituellement « protecteurs » perdent ainsi dans les Îles « une grande partie, voire la quasi-totalité, de leur effet », « faute d’opportunités » d’emplois accessibles, de débouchés ou d’accompagnement à l’insertion. L’Observatoire précise que l’indicateur NEET saisit imparfaitement certaines réalités océaniennes, comme les activités vivrières, la pêche de subsistance ou encore l’entraide familiale, qui ne sont pas reconnues comme emploi formel.

Une refonte complète du système

Les travaux de Séverine Blaise et d’Amélie Chung ne s’arrêtent pas au diagnostic. Elles formulent 26 recommandations réparties en six axes et proposent de reconstruire la politique autour d’une stratégie officiellement adoptée, avec des objectifs précis et des responsabilités clairement réparties. Les chercheuses suggèrent de « clarifier les compétences » entre collectivités et de construire « une stratégie pays qui soit partagée », puis de « restaurer la gouvernance et le portage politique », jugé « grandement défaillant ». Elles demandent aussi de « protéger les moyens et de prioriser les publics les plus vulnérables ».

Autres chantiers : construire un système d’information et de suivi unifié, renforcer l’évaluation de chaque dispositif et sécuriser les moyens, notamment par la création éventuelle d’une recette affectée. Les auteures ne présentent pas leur proposition comme « une stratégie arrêtée », mais comme « une base de travail destinée à la concertation ».