Dans son ouvrage 54 ans de bagne, Anne-Laure Déméné révèle les mémoires de Raoul Tellier, l’un des témoignages les plus précieux sur la réalité du bagne calédonien et notamment du camp Brun, qui abritait, entre 1887 et 1895, les condamnés les plus dangereux. À l’occasion du mois du patrimoine, l’association Marguerite proposera une visite guidée sur site.
« Pour beaucoup, la situation était intolérable et certains préféraient subir d’horribles mutilations : on se faisait couper le tendon d’un pied, couper trois ou quatre doigts à une main, casser un bras. »
Cette citation, issue des mémoires du bagnard Raoul Tellier, en dit long sur les conditions de vie au camp Brun. Créé en 1887 sur la propriété du colon libre Gratien Brun, à Boulouparis, ce « camp de l’horreur » accueillait entre 130 et 180 condamnés jugés dangereux. La plupart y étaient envoyés après avoir tenté de s’évader, agressé un surveillant, commis un vol ou avoir provoqué une bagarre.
Raoul Tellier, lui, y restera huit mois, après une énième tentative d’évasion. Sur ses 54 années de bagne, il aura essayé une dizaine de fois de s’échapper de la colonie pénitentiaire, en vain. « À l’origine, il a été condamné à 20 ans, mais a pris 34 ans supplémentaires à force de tentatives d’évasion », souligne Manuel Cormier, président de l’association Marguerite, dédiée à la valorisation du patrimoine historique de La Foa et Moindou. Durant leurs journées, les condamnés, chaînes aux pieds, devaient travailler à la construction du tronçon de route entre Ouaménie et Oua-Tom, la raison même pour laquelle le camp Brun a été créé. « Il s’agissait d’un chantier compliqué, nécessitant de traverser les collines, donc il fallait faire d’énormes tranchées. Il a donc été décidé qu’il serait réservé aux fortes têtes », poursuit Manuel Cormier.
Les conditions étaient exécrables. Malgré l’interdiction des châtiments corporels en 1880, les coups de gourdin continuaient de pleuvoir sur les condamnés. Raoul Tellier raconte qu’il « fallait travailler dix heures durant sans lever la tête. À la moindre défaillance, c’étaient des coups de casse-tête donnés par les Canaques et la mise au pain sec ». Les nuits n’étaient guère meilleures. Les condamnés dormaient sur des « lits de camp en ciment » qui « suintaient l’humidité ».
En hiver, il était très difficile de se réchauffer. Car « en guise de vêtements, nous avions deux casaques en toile de sac, deux pantalons de même espèce, et une mauvaise couverture. Pas de chemise, et cela, été comme hiver ». Certains étaient placés dans des cellules collectives avec huit à dix autres condamnés, tous reliés par une chaîne à une barre de justice. La pire des punitions était la mise en cellule individuelle, semblable à un cachot. Une fois la porte fermée, aucune lumière n’y entrait.
FAMINE ET COMBINES
La faim était utilisée comme moyen de pression. Alors que la ration de base était normalement de 300 grammes de pain, agrémentés le soir d’un peu de légumes, de viande ou de poisson séché, ces maigres repas pouvaient encore être allégés, en fonction de la quantité de travail effectuée la journée. « C’était au bon vouloir des surveillants. Quand on considérait que le condamné n’avait pas donné le rendement attendu, on lui supprimait une partie de ce repas », décrit Manuel Cormier. « À ce régime, la plupart tombaient malades, des médecins firent des rapports », rapporte Raoul Tellier.
Dans ces conditions, très peu tenaient le coup psychologiquement. L’une des stratégies opérées était de se briser un membre, afin d’être transféré sur l’hôpital de l’île Nou et ainsi sortir du « camp de l’abattoir ». « Les plus désespérés se faisaient crever les yeux. D’autres assassinaient leurs codétenus sachant que cet acte leur vaudrait la peine de mort », peut-on lire dans les mémoires de Raoul Tellier.
Malheureusement, cette triste combine ne dura qu’un temps. En 1993, l’administration pénitentiaire, bien consciente que ces mutilations n’étaient pas dues au hasard, créa une section de mutilés au camp Brun. Leur travail était adapté à leur handicap. Ainsi, « pour ceux qui avaient perdu la vue, une grande rambarde avait été mise en place, afin qu’ils s’appuient dessus avec la main et continuent de décharger leurs sacs de caillasse », décrit Manuel Cormier.
Le camp Brun fut fermé en 1895, sur décision du gouverneur Feillet. Mais il faudra attendre bien plus longtemps pour que le bagne calédonien s’arrête et que « le robinet d’eau sale » soit définitivement fermé. Raoul Tellier fut employé comme garçon de famille, un poste très convoité. En 1930, dans les dernières années de sa vie, il fut même guide historique sur l’île Nou. Il ne parvint jamais à s’évader de Nouvelle-Calédonie.
Nikita Hoffmann
À l’origine du recueil
Anne-Laure Déméné est la petite-fille d’un officier de l’armée, qui recueillit et retranscrivit les mémoires de Raoul Tellier. Lorsqu’elle découvre le manuscrit, resté dans les documents de la famille durant des décennies, elle décide d’en faire un ouvrage et de le publier sous le titre 54 ans de bagne.
Visite des vestiges
L’association Marguerite propose une visite guidée de deux heures sur le site de l’ancien camp Brun, dimanche 23 août. Deux sessions sont prévues : l’une de 9h30 à 11h30 et l’autre de 13h30 à 15h30. Inscriptions au 44 32 71.

