La hausse du nombre d’électeurs, puis l’intégration des natifs dans la liste électorale provinciale élèvent mécaniquement la barre pour l’attribution des sièges. Ce qui complexifie la tâche des listes engagées dans leur démarche de mobilisation.
Politique et arithmétique s’associent souvent. Par un vote de l’Assemblée nationale, le Parlement a adopté, mercredi 20 mai à Paris, une ouverture du corps électoral provincial à 10 569 natifs. Selon le Premier ministre, Sébastien Lecornu, ces intéressés ont « pu voter aux trois consultations référendaires », mais sont « exclus » du scrutin provincial. Ce qui « n’a aucun sens ».
Ce dégel partiel, approuvé dans l’urgence en vue de la tenue des élections du dimanche 28 juin après trois reports, est soumis à l’examen du Conseil constitutionnel. « Les Sages » devaient rendre leur décision ce jeudi 28 mai.
Les 10 569 natifs possiblement inscrits d’office sur les listes électorales se partagent en 6 424 électeurs de statut civil de droit commun et 4 145 citoyens de statut civil coutumier. Extraire une tendance politique nette de ces chiffres semble bien hasardeux.
En revanche, la double augmentation du nombre d’électeurs sur les listes électorales provinciales aura une incidence certaine sur la stratégie des groupes politiques, tentés par la compétition. En effet, entre 2018 et le 30 avril 2026, avec les mouvements d’entrée et de sortie, le rang des inscrits est passé de 164 555 à 181 151 membres. Auxquels il faut ajouter les natifs : 539 dans les Loyauté, 794 dans le Nord et 9 236 dans le Sud soit plus de 87 %. Ce qui amène à un total d’électeurs respectivement par province de 22 022, 42 875 et 126 823 à ce scrutin du 28 juin.
VOTE TRÈS POLARISÉ ?
Voilà où le bât blesse. Car, pour être élu au Congrès puis à l’assemblée de province, la liste doit obtenir un nombre de suffrages au moins égal à 5 % des électeurs inscrits dans la circonscription, à la lecture de la loi organique. Ces éléments chiffrés vont avoir « une importance capitale », a souligné Milakulo Tukumuli, président de l’Éveil océanien, samedi 23 mai, au meeting de lancement de campagne à Païta.
Alors qu’au précédent vote, dimanche 12 mai 2019, le fameux seuil était fixé à 5 422 voix dans le Sud par exemple, il est essentiel de réunir cette année un peu plus de 6 340 bulletins. La barre d’accès aux sièges a mécaniquement grimpé sous le coup des hausses du nombre d’électeurs. Au-delà de l’arithmétique, cette évolution de près de 1 000 suffrages est énorme pour les équipes engagées dans la bataille. L’élection exige une large mobilisation.
Un effort pas si simple dans une Nouvelle-Calédonie où la participation au vote décline depuis le scrutin provincial de 2004. Et plus il y aura de listes, plus la sélection sera compliquée, notamment pour les « petites » écuries. Certaines d’ailleurs, vu la hauteur de la marche à franchir, pourraient finalement ne pas se présenter. Une hypothèse lourde apparaît ainsi : ce rendez-vous du 28 juin pourrait conduire à un vote très polarisé, avec, en définitive, une reproduction des mêmes équilibres, entre indépendantistes et non-indépendantistes, et, par ricochet, des mêmes blocages.
PARTI PLUS FERME
Ces mêmes blocs, représentés à l’Assemblée nationale en la personne des deux députés, ont mentionné des positions pour le moins tranchées, lors de la fameuse séance du mercredi 20 mai. Le locataire de Matignon, Sébastien Lecornu, a proposé de réunir les forces politiques calédoniennes en juillet, après les provinciales donc, pour réfléchir sur un accord global, mais, comme l’engagement du Premier ministre était d’inclure les natifs et les conjoints dans le corps électoral, et vu la couleur du vote du Parlement, Les Loyalistes « désormais attendront 2027 pour reprendre les négociations », a estimé Nicolas Metzdorf au micro de l’hémicycle.
C’est-à-dire, après la présidentielle et de possibles législatives. « Je pense que Marine Le Pen va pouvoir expliquer aux Calédoniens qu’Édouard Philippe et François Bayrou ont empêché des Calédoniens de voter », a critiqué, selon l’AFP, le parlementaire, estimant que la cheffe de file du RN pouvait ressortir « grande gagnante de ce vote ».
Quelques jours plus tôt, dans une vidéo diffusée en ouverture du séminaire des Loyalistes à Païta, Nicolas Metzdorf voyait « face » au mouvement loyaliste « deux adversaires » : « le FLNKS d’abord », puis « l’État qui aujourd’hui n’est pas à la hauteur de nos attentes ».
Autrement dit, déçu par la sphère macroniste au pouvoir et l’organisation Ensemble pour la République, l’élu – et sans doute la direction des Loyalistes – mise-t-il sur un parti de droite réputé plus ferme, voire très ferme, à l’Élysée en avril-mai 2027 ?
Une phrase du député Emmanuel Tjibaou n’est en outre pas neutre. « Si on commence à remettre en cause (l)es équilibres », « nous allons reprendre notre parole de Nainville-les-Roches, et l’exercice du droit à l’autodétermination, ce sera nous, le peuple colonisé ». Ces mots trouveront un écho dans une communication de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) publiée peu après le vote à Paris sur l’inscription des natifs. Si, aux yeux de la structure, « l’État persiste dans cette voie des affronts répétés », un référendum sera exigé uniquement pour les Kanak. La double échéance électorale, provinciales et présidentielle, durcit les discours.
Yann Mainguet

