À l’Agence sanitaire et sociale, le service Déclic, dédié aux addictions, accompagne des jeunes confrontés à des difficultés liées à l’usage des écrans ainsi que leurs parents. Il s’agit de les aider à poser un cadre protecteur à la maison, explique Emmanuel Rivet, psychologue, responsable du programme de prévention des addictions.
DNC : Quelles problématiques amènent les familles à consulter ?
Emmanuel Rivet : De plus en plus de parents viennent nous demander conseil sur la régulation des écrans et amènent ensuite leurs enfants, le plus souvent des préadolescents de 10-14 ans. L’usage excessif peut entraîner des difficultés scolaires, un désinvestissement des activités extérieures, notamment sportives ou encore des conflits familiaux. L’enjeu est de poser un cadre pour éviter que cet usage continue à poser des problèmes ou que la situation se dégrade.
Comment se déroule l’accompagnement ?
Nous commençons par une évaluation de l’usage des écrans, des réseaux sociaux ou des jeux vidéos, et de la façon dont cet usage pose souci. Ensuite nous travaillons sur le temps d’exposition, les espaces sans écrans, les alternatives à proposer en matière de loisirs et d’activités physiques. Nous aidons les familles à construire un cadre avec des limites favorisant un usage raisonné pour éviter la surexposition ou l’accès à des contenus inadaptés.
Dans le baromètre santé jeune, le temps d’écran est associé à la sédentarité. Les écrans empêchent-ils nos jeunes de bouger ?
Oui, une majorité des jeunes dépassent les deux heures quotidiennes d’écran pendant leur temps libre, un seuil de temps passé assis ou allongé au-delà duquel apparaissent des problématiques de sédentarité. Certains vont jusqu’à sept heures par jour, toujours au détriment d’activités sportives, créatives ou sociales.
Quelles conséquences observe-t-on chez les plus jeunes enfants ?
Avant trois ans, l’exposition aux écrans perturbe le développement de compétences cognitives fondamentales, comme l’attention, la concentration ou les fonctions logiques. L’enfant ne manipule pas d’objet donc ne développe pas ses capacités motrices. Même avec des contenus pédagogiques, on observe un déficit de transfert, il a du mal à appliquer dans la vie réelle ce qu’il voit à l’écran. L’enfant apprend et grandit également au travers de l’interaction sociale et devant un écran, il n’est pas dans l’échange relationnel et son développement va en être fortement affecté.
À l’école, les effets d’une surexposition sont visibles : on observe des retards d’apprentissage, des difficultés de langage ou de compréhension des consignes. Mais ce qui est positif, c’est qu’on peut agir.
Et chez les adolescents ?
La surexposition affecte les compétences relationnelles, sociales. Les réseaux sociaux répondent à un besoin d’interactions, mais souvent au détriment des relations réelles. Cela nuit à l’imagination, à l’introspection, à la santé physique, augmente les risques d’insomnie ou d’anxiété et affecte le bien être et la santé mentale. Comme l’enfance, l’adolescence est une période de vulnérabilité, propice à l’installation durable de conduites addictives, écrans compris.
Comme l’enfance, l’adolescence est une période de vulnérabilité, propice à l’installation durable de conduites addictives, écrans compris.
Quels signaux doivent alerter les parents ?
Il vaut mieux s’inquiéter avant l’apparition de vrais problèmes de dépendance. Dès qu’un enfant a du mal à contrôler son usage, on parle d’usage à risque. Dans le baromètre santé jeune, quatre adolescents sur dix disent avoir essayé de diminuer leur temps d’écran sur les réseaux sociaux, sans y parvenir. Si on ne change rien, cet usage à risque va devenir problématique et on va avoir un ensemble de conséquences sur la vie quotidienne. Les signes sont variés : refus de participer à la vie familiale, isolement, négligence de l’hygiène, irritabilité au moment d’éteindre les écrans. Dans ce cas, il faut instaurer des règles claires, à la maison comme à l’extérieur, et revenir à un usage plus positif des écrans.
Peut-on effectuer des activités bénéfiques sur les écrans ?
Oui, s’ils sont utilisés avec discernement. Certains outils pédagogiques ou de recherche peuvent être intéressants, à condition d’avoir développé un regard critique. Les jeux vidéo ne sont pas mauvais en soi : ils peuvent être acceptables à certains moments, avec un contenu adapté.
Le temps passé sur des contenus éducatifs doit-il être comptabilisé ?
Cela reste du temps d’écran et bien souvent, du temps durant lequel on est passif.
L’usage des écrans à l’école n’est-il pas contradictoire avec les messages
de prévention ?
S’il est bien encadré et limité il peut y avoir des utilisations intéressantes, il faut établir une charte de bonne utilisation et réserver les écrans à des séquences pédagogiques pertinentes. La plupart des enseignants sont aujourd’hui très sensibilisés et les utilisent avec mesure.
Certains enfants sont-ils plus à risque que d’autres comme ceux souffrant
d’un déficit d’attention ?
Les enfants présentant des troubles de l’attention, vivant dans des univers peu stimulants ou anxiogènes, rencontrant des difficultés relationnelles, peuvent être plus attirés par les écrans ou s’y réfugier. Ce n’est pas rare de trouver des jeunes qui ont des difficultés relationnelles et qui développent une addiction aux jeux vidéos.
Votre recommandation d’âge pour un premier smartphone ?
Le smartphone n’est pas indispensable à l’entrée au collège. Un téléphone simple peut suffire. Il peut être introduit à l’adolescence avec des règles d’utilisation et, si besoin, des outils de contrôle de contenus.
Comment les adultes peuvent montrer l’exemple ?
En s’interrogeant sur leur propre usage. Est-ce qu’on est obligé d’être sur son téléphone quand on rentre ? Est-ce qu’on peut le laisser de côté pour la soirée afin de favoriser les échanges familiaux ? Il faut montrer l’exemple, les comportements parentaux servent de modèle, y compris en matière d’addictions. Cela vaut aussi pour les écrans.
Êtes-vous favorables aux lois de protection ?
Je suis favorable à ce qu’il y ait un ensemble de mesures pour protéger les publics les plus vulnérables. Cela fait partie des missions de l’État. Mais il est important que les parents aient conscience du bien-fondé de ces lois et qu’ils les appliquent à la maison. De plus en plus de parents se questionnent et se rendent compte des conséquences des écrans sur le développement des enfants.
Propos recueillis par Chloé Maingourd



