Le suicide, un fléau calédonien

Le Congrès de la Nouvelle-Calédonie a organisé un débat, le 15 septembre, sur cette question particulièrement sensible. Le territoire présente des chiffres très inquiétants et le constat dressé par les professionnels sur les actions mises en œuvre par les pouvoirs publics n’est pas franchement rassurant.

Les Rendez-vous du Congrès attirent plus ou moins les foules en fonction des thématiques proposées. À l’occasion du débat organisé sur le suicide, le 15 septembre, l’assemblée du boulevard Vauban était pleine, signe que le sujet intéresse les Calédoniens. Il faut dire que le Caillou est tout particulièrement touché par ce fléau. Les chiffres sont tristement stables et élevés. Chaque année, une quarantaine de personnes se donnent la mort, ce qui représentait, pour 2018, un taux brut de mortalité de 16,4 pour 100 000 habitants. Un chiffre extrêmement préoccupant puisqu’il constitue l’un des pires au monde, si on le compare aux chiffres de l’Organisation mondiale de la santé.

Exception faite du débat organisé au Congrès, la question du suicide est peu voire pas abordée dans l’espace public bien qu’il s’agisse d’un problème de santé publique majeur. Le président du Congrès, Roch Wamytan, à l’initiative de ces Rendez-vous, a déclaré en introduction que le suicide n’était pas uniquement un problème familial, mais bien un problème de société, s’interrogeant au passage sur la pertinence et l’adéquation des politiques publiques. La question de la responsabilité de la société calédonienne dans cette situation a été posée à plusieurs reprises par les invités dont le docteur Benjamin Goodfellow, psychiatre au CHS et auteur d’une enquête en 2014 et 2015. Une étude de l’OMS spécifique au Pacifique et qui s’intéresse aux questions de santé mentale.

Les Kanak les plus touchés

L’étude permet de mieux appréhender le phénomène. Elle montre que le territoire a des spécificités que l’on ne retrouve pas ailleurs et qui sont tout aussi inquiétantes. Le premier enseignement est que le suicide touche majoritairement les Kanak qui constituent 57 % des cas, alors que la communauté représente environ 39 % de la population totale (au recensement de 2014). Une surreprésentation des Kanak qui interpelle doublement puisqu’il s’agit surtout de personnes jeunes. La plupart des cas relèvent de la tranche d’âge allant de 25 à 44 ans alors que dans la plupart des pays du monde, et en particulier dans les pays occidentaux, le suicide touche plutôt des personnes entre 40 à 50 ans.

Au total, sur les deux années, les experts ont suivi 75 cas afin de tenter d’identifier des facteurs expliquant le passage à l’acte et notamment les liens avec des troubles psychologiques. « Nous avons réalisé des entretiens avec les familles afin de voir si les personnes présentaient des troubles. C’est un travail particulièrement douloureux pour elles, expliquait le docteur Goodfellow. Dans 62 % des cas, les personnes présentaient des troubles psychiques. Quand on compare aux autres études, on s’aperçoit qu’il y en a moins qu’ailleurs. Dans les autres pays, on atteint des taux de 80 à 90 % voire davantage. »

Cette autre particularité permet d’orienter la réflexion sur des facteurs socioculturels, autrement dit l’état de la société. Facteurs auxquels s’ajoutent d’autres pathologies telles que la dépression et l’addiction aux produits dangereux comme l’alcool, le cannabis ou encore le kava. De manière plus surprenante, la séparation amoureuse pèse beaucoup plus qu’ailleurs. On retrouve ce facteur dans près de 60 % des suicides. Sans être exhaustive, l’enquête montre également que les personnes passant à l’acte présentaient des antécédents de violence à 44 % et qu’un tiers était suivi par le CHS pour schizophrénie.

Pistes

Au total, le rapport de l’étude décrit précisément la situation calédonienne au fil de ses 180 pages. Un rapport qui propose des solutions ou du moins des pistes pour tenter de s’attaquer au problème. La première recommandation est de mettre en place un observatoire afin de perfectionner le système d’enregistrement des comportements suicidaires et de mieux appréhender le phénomène. La deuxième est de limiter l’accès aux armes à feu, l’un des principaux modes de suicide avec la pendaison. Selon le docteur Goodfellow, il a été prouvé que limiter l’accès aux armes à feu réduit le nombre de décès.

Les deux autres recommandations proposent d’instaurer un programme de prévention et de promotion de la santé mentale tout en luttant contre la stigmatisation des personnes souffrant de troubles psychiques et une autre, autour des questions des violences conjugales, intrafamiliales en y intégrant la prévention du suicide. Un schéma de promotion et d’organisation de la santé mentale avait pourtant été adopté en 2013 par le Congrès, mais force est de constater que c’est un échec au regard des chiffres. Le recrutement d’une référente santé mentale au gouvernement n’a pas non plus permis de faire véritablement avancer les choses, car derrière les pleurs et les discours de compassion des élus, il y a cette réalité décrite par une infirmière spécialisée du Casado, le centre d’accueil et de soins pour adolescents.

« Nous voyons une diminution du nombre des structures d’encadrement, du nombre d’éducateurs, il n’y a pas d’Itep (les Instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques ont pour mission d’accueillir des enfants, adolescents ou jeunes adultes qui présentent des difficultés psychologiques). Au niveau hospitalier, nous n’avons toujours pas d’unité d’hospitalisation pour les adolescents. Les jeunes sont dispersés un peu partout dans les pavillons. Ce n’est pas normal, le pays devrait être en mesure d’accueillir ces adolescents », pointait l’infirmière qui tirait également la sonnette d’alarme quant à un nombre anormalement élevé de suicides chez les moins de 25 ans ces deux derniers mois.

Ce manque de réaction des pouvoirs publics, qui pourrait passer pour du désintérêt, s’est également traduit dans les propos de Clément Grochain, ancien président du Sénat coutumier. Il a notamment rappelé le travail du Sénat avec le livre blanc de la jeunesse kanak qui avait vocation à ouvrir le débat afin d’éclairer les institutions. Point de débat et encore moins de reprise des analyses proposées par le document. Au-delà de la question du suicide, c’est la place des jeunes dans la société qui est mise en question. Une place qu’ils ont bien du mal à trouver alors qu’ils tentent eux-mêmes de se construire.

« Pas de reconnaissance de la souffrance des jeunes »

« Il n’y a pas de reconnaissance de la souffrance des jeunes, estimait encore l’infirmière du Casado. C’est une période vraiment complexe où les jeunes sont en pleine construction. Ils me disent parfois qu’ils n’ont que l’alcool et le cannabis pour supporter leur vie, leur souffrance. La souffrance psychique est très forte, aussi forte sinon plus que la douleur physique. »

Un témoignage complété par le vice-président de l’Union des groupements de parents d’élèves (UGPE) qui est revenu sur le cas de sa propre fille, victime de harcèlement à l’école qui l’a conduite à tenter de mettre fin à ses jours. Selon ce membre de l’UGPE, l’école ne prend pas suffisamment en compte l’aspect psychologique des élèves qui évoluent dans un contexte particulièrement violent. Un rapide coup d’œil aux vidéos diffusés sur Baston NC sur Facebook suffit pour s’en convaincre. Et si un suicide a des effets importants sur la famille et les proches, c’est peut-être encore davantage le cas lorsque la personne est jeune.

La question est pourtant loin d’être une fatalité. En Europe, le taux de suicides brut est passé de 21,8 à 15,4 pour 100 000 habitants, grâce à des politiques volontaristes. Dans un document de présentation des programmes nationaux européens, l’Association internationale de prévention du suicide, dont fait partie le docteur Goodfellow, insiste sur l’importance de définir et d’exprimer clairement ses objectifs. Elle souligne également l’importance de mettre en place une coordination des actions sur le plan local et régional. De la même façon, il est indispensable d’organiser la coopération entre les différentes institutions ainsi que les acteurs et de former les médias à mieux rendre compte de cette problématique. Autant d’éléments qui nécessitent de réels financements, des évaluations et des travaux de recherche.

L’intégralité de la soirée-débat sur le suicide, organisée par le Congrès de la Nouvelle-Calédonie, peut être visionnée sur la webtélé du Congrès sur Youtube.


La question des inégalités

Autre invité de cette soirée-débat, l’anthropologue Patrice Godin, qui a évoqué le rôle de la colonisation et de la christianisation dans la déstabilisation de l’organisation sociale kanak. Une désorganisation qui pourrait continuer de produire des effets, selon lui, sans que l’on parvienne vraiment à les mesurer. Pour le maître de conférences de l’UNC, l’importance des relations sociales dans la culture kanak pourrait expliquer au moins en partie pourquoi les ruptures amoureuses occupent une si grande place dans les explications.

Outre cette question, Patrice Godin a évoqué la théorie du sociologue Émile Durkheim, qui voit dans les inégalités sociales un facteur de compréhension du taux de suicides. Le constat est qu’arrivées à un certain point, les inégalités sociales normalement acceptées par la population ne font plus sens. À terme, la cohésion sociale commence à se déliter et favorise la multiplication d’actes violents ainsi que des suicides. D’où l’idée que le taux de suicides d’un pays est fonction de sa cohésion sociale.


Lutter contre la schizophrénie

Les autorités se préoccupent peu des problèmes de santé mentale. Le manque de prise en charge de la schizophrénie en est un exemple. Comme l’a souligné le docteur Goodfellow, un tiers des personnes qui s’étaient suicidées pendant l’étude étaient suivies pour schizophrénie. Le dépistage est particulièrement important puisque généralement, cette pathologie est découverte entre 12 et 25 ans, un âge particulièrement sensible. Selon des professionnels du terrain, davantage d’encadrement serait nécessaire.


L’importance de maintenir le dialogue

Il est important de maintenir le dialogue lorsque les personnes ne vont pas bien et éviter de minimiser la souffrance. Il faut également dédramatiser le rôle du psychologue ou du psychiatre qui ne sont pas réservés pour les « fous », un préjugé qui est encore très courant, en particulier chez les jeunes. Comme l’explique les thérapeutes, il est tout aussi normal de consulter un psychologue lorsque l’on se sent mal que de consulter un médecin généraliste lorsque l’on est malade.

Des associations œuvrent dans ce sens, c’est le cas d’Airain (airain@chs.nc), l’association d’insertion, de réadaptation et d’aide de l’île Nou qui soutient les personnes suivies au CHS, et d’Hippocampe (Tél. : 82 20 62) qui travaille plus spécifiquement sur la schizophrénie. Il existe, par ailleurs, un numéro vert (gratuit) qui permet aux gens qui en ressentiraient le besoin de trouver une oreille attentive. La plateforme accessible au 05 30 30 est ouverte tous les jours, de 9 heures à 1 heure du matin, du lundi au samedi, et de 9 heures à 13 heures et de 17 heures à 1 heure, le dimanche.


Une conférence pour prévenir le geste suicidaire

Une conférence intitulée « Prévenir le geste suicidaire » sera organisée le 8 octobre dans l’ampi 400 de l’Université de Nouvelle-Calédonie. La soirée débat sera animée par Grégoire Thibouville, psychologue clinicien, ainsi que le docteur Benjamin Goodfellow, psychiatre et chercheur au CHS Albert Bousquet. Cet événement a vocation à soutenir les étudiants qui ont été particulièrement touchés par deux suicides de leurs camarades à trois semaines d’intervalle. L’idée est de pouvoir parler afin d’éviter ces gestes dramatiques.

M.D.

©Shutterstock

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