[DOSSIER] « Le risque d’un nouvel embrasement est réel »

Emmanuel Tjibaou, Davy Rimane, Philippe Gosselin et Nicolas Metzdorf, ici lors de la mission en mai, insistent dans leur rapport "sur le fait que l'Etat ne peut se contenter d'un rôle de simple juge de paix".

Dans leur rapport tout juste livré, les quatre députés de la mission d’information sur la Nouvelle-Calédonie relèvent des facteurs toujours inquiétants.

Tout juste posé sur la table en commission de l’Assemblée nationale, deux jours avant sa publication officielle, jeudi 3 juillet, le rapport sur la situation de la Nouvelle-Calédonie a fait parler de lui. Parce que des cosignataires, les députés Emmanuel Tjibaou de l’Union calédonienne, et Nicolas Metzdorf des Loyalistes, sont parfois en désaccord, sans surprise. Parce que l’élu Jean-Victor Castor, du groupe Gauche démocrate et républicaine, a aussi pointé « un déséquilibre » dans le document, la position des indépendantistes étant « invisible » à ses yeux. Le président de la délégation aux Outre-mer, Davy Rimane, de la GDR, a déclaré que ces précisions seront apportées, si nécessaire, afin que tous les points de vue soient réunis.

Surtout, après 37 auditions, permettant la rencontre d’environ 140 personnes, les rapporteurs alertent : « Le risque d’un nouvel embrasement est réel ». Pour Davy Rimane, Nicolas Metzdorf, Emmanuel Tjibaou et Philippe Gosselin, l’immense majorité de la population, quelle que soit son origine, est pacifique. Néanmoins, la perspective de nouveaux troubles n’est pas effacée, « tant les plaies sont vives et certaines positions irréconciliables ». Au point où « une partie de la population est radicalisée », notent les rédacteurs.

Hervé Tein-Taouva, responsable de la CCAT Nord, a mis en garde les rapporteurs : « Rouvrir le corps électoral pour les prochaines élections, ce n’est pas bon du tout. Si on doit revenir sur les routes, on reviendra. » Et puis, « sur les quatorze morts de 2024, la majorité sont des Kanak. […] Il y a beaucoup de rancœur, certains attendent l’heure ». Un membre du Sénat coutumier prévient également : « À la prochaine insurrection, les jeunes seront armés. »

Mais, d’après le rapport des députés, « du côté loyaliste, une certaine radicalité peut aussi être observée. » « En Brousse, ils ont le sang chaud, ils sortent facilement le fusil », redoute Florence Rolland, la maire de La Foa. En clair, le sujet du corps électoral provincial demeure très sensible et toutes maladresses ou provocations sont potentiellement dangereuses.

« INGÉRENCES ÉTRANGÈRES »

Dans ce contexte où la population calédonienne est « épuisée et traumatisée », même fracturée, assurer le bon déroulement des prochaines élections constitue un enjeu évidemment majeur. Plus encore, « dans les circonstances actuelles, la tenue des élections provinciales peut comporter un risque élevé d’incidents », relèvent les quatre députés de la mission d’information. Ces élus demandent ainsi « aux autorités de tout mettre en œuvre pour s’assurer du bon déroulement du scrutin ».

Par ricochet, le maintien des forces de l’ordre pour le moyen terme au niveau actuel pose évidemment question. D’autant que les parlementaires évoquent, dans le rapport, la nécessité de « protéger le territoire des ingérences étrangères ». Parce que la Nouvelle-Calédonie y « est fortement exposée ». L’ombre de la Chine est évoquée, mais « ce sont des États plus éloignés qui ont été coupables d’ingérence lors des émeutes de mai 2024. Tout d’abord la Russie via une cyberattaque, mais surtout l’Azerbaïdjan », accusé d’avoir « lancé une campagne déstabilisatrice protéiforme », estime le rapport.

Face à tant de blessures et d’oppositions dans l’archipel, les quatre auteurs voient toutefois un espoir : il existe une volonté de continuer à se parler.

Yann Mainguet

« Des faits d’une gravité extrême »

La prison du Camp-Est a subi deux mutineries, les 13 et 14 mai 2024, dont une avec prise d’otage, « des faits d’une gravité extrême » selon le procureur, indique le rapport. Les rédacteurs mentionnent, fait méconnu, « un mort (…) enregistré au lendemain de la mutinerie. Une centaine de cellules ont été détruites et plusieurs dizaines de détenus ont dû être transférés dans d’autres prisons dont plus de 60 en Métropole ».

 

Parmi les 15 recommandations 

  • Engager une réflexion sur l’extension du dispositif de péréquation énergétique afin de lutter contre le coût exorbitant de l’énergie en Nouvelle-Calédonie.
  • Rendre publiques les primes d’assurance accumulées au titre du risque « émeute » sur les vingt dernières années.
  • Encourager et faciliter la poursuite des négociations ayant pour objectif de trouver un accord global.
  • Simplifier l’organisation administrative de la Nouvelle- Calédonie et renforcer les pouvoirs des communes, notamment en matière de fiscalité et d’économie.
  • Organiser les prochaines élections dans les mairies, sous supervision républicaine renforcée avec, notamment, la présence d’observateurs parlementaires et des instances de l’ONU.
  • Identifier les raisons de la marginalisation des Kanak de l’ensemble des secteurs de la société ; engager la correction de ces dysfonctionnements.
  • Relancer et proposer une nouvelle ébauche d’une stratégie industrielle du pays dans l’intérêt de tous les Néo-Calédoniens dans le secteur nickel, en matière d’autosuffisance alimentaire, de biodiversité ainsi que dans les autres potentialités.
  • Lancer le plus rapidement possible les travaux de construction de la nouvelle prison de Ducos.
  • Poursuivre l’aide financière votée en loi de finances pour 2025 en la dissociant des réformes exigées.