Le gouvernement sur un fil

Le 19e gouvernement de la Nouvelle-Calédonie est composé (de g. à dr.) de Johanito Wamytan, Philippe Blaise, Laurent Bonnefond, Méryl Marlier, Alcide Ponga, Milakulo Tukumuli - élu président de l’exécutif avec six voix sur onze -, Christopher Gygès - vice- président, idem -, Nina Julié, Ernest Déméné, Gilbert Tyuienon et Billy Forest. © Gouvernement NC

Au-delà de la complexité de la majorité composite, la répartition des portefeuilles au sein du gouvernement de Milakulo Tukumuli, présentée mercredi 5 août, interroge sur le principe de collégialité à instaurer.

 « On va juger les 100 premiers jours du gouvernement… s’il tient 100 jours », blague un ancien élu. Mis sur pied vendredi 31 juillet, à la suite des élections provinciales du 28 juin, un scrutin reporté trois fois depuis 2024, le 19e gouvernement est atypique. Pour la première fois depuis la signature de l’accord de Nouméa, le président de l’exécutif, en l’occurrence Milakulo Tukumuli, de l’Éveil océanien, parti qui, dans les faits, ne dispose que d’un seul siège sur les onze, ne peut pas s’appuyer sur son propre groupe politique constitué au Congrès. Ses quatre conseillers figurant dans le rang des non-inscrits, boulevard Vauban.

L’élection du représentant de la formation une nouvelle fois charnière est le résultat de l’élaboration d’un pacte de majorité, appelé « accord de gouvernance », avec Les Loyalistes et le Rassemblement-LR. Une composition donc, par définition fragile, d’autant que l’attelage est voulu pour du temps long, cinq ans, sur la mandature 2026-2031. Pour les Loyalistes, satisfaits, « notre ligne est claire : agir vite, avec efficacité, afin d’obtenir des résultats concrets et de permettre à la Nouvelle-Calédonie de renouer durablement avec la croissance.»

Deuxième particularité, la vice-présidence du gouvernement a été attribuée à un autre membre de cette majorité, Christopher Gygès, des Loyalistes. Or l’usage veut que le fauteuil soit remis à la sensibilité politique adverse, incarnée désormais par cinq indépendantistes. Il s’agit bien là d’une tradition : parmi les dix-neuf exécutifs en place depuis mai 1999, quatorze ont respecté ce principe, et deux ont laissé le poste vacant faute d’accord. Hormis le tout frais exemple, les deux cas contraires remontent au premier gouvernement et au très éphémère sixième. Au regard de la récente nomination à la vice-présidence, « l’esprit de l’accord de Nouméa qui prévalait n’est pas au rendez-vous », a déploré, vendredi 31 juillet, Johanito Wamytan, du groupe Kanaky NC. La répartition des portefeuilles n’a pas dû lui redonner le sourire.

LA PART DU LION

L’alliance Éveil océanien-Loyalistes-Rassemblement-LR se taille la part du lion. Au président Milakulo Tukumuli, la santé – attribuée auparavant à l’UNI -, la protection sociale, les transports, la sécurité civile et les relations extérieures. Christopher Gygès et Philippe Blaise obtiennent les maroquins voulus, à savoir respectivement, l’économie, l’attractivité, les télécommunications, la fiscalité, et, pour le second, le budget et les finances. Tout comme d’ailleurs Laurent Bonnefond, avec l’urbanisme, l’aménagement, la reconstruction ou encore la commande publique. Mais aussi Nina Julié, ex-professeur de SVT, qui s’occupe de l’enseignement, de la jeunesse, des sports et de la protection de l’enfance. Le traitement de ces lourds dossiers s’ajoute à la responsabilité de maire nouvellement élue du Mont-Dore, commune de plus de 25 000 habitants. Pas simple. D’autant que l’adhérente de Générations NC était pressentie pour le porte-parolat du gouvernement.

Par ricochet, les indépendantistes héritent de portefeuilles moins en vue ou moins prestigieux, sauf celui du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social pour l’UC Gilbert Tyuienon. Méryl Marlier, qui se positionnait sur l’agriculture, son champ d’action, est chargée de la politique de l’eau et de l’économie sociale et solidaire, Christopher Gygès récoltant la souveraineté alimentaire. L’UNI Billy Forest détient le seul secteur des affaires coutumières et du patrimoine culturel kanak. Johanito Wamytan, celui de la pêche, de l’océan et du climat. Ernest Déméné est à la culture.

« ABSOLUMENT CATASTROPHIQUE »

La collégialité, mode de gestion unique au sein du gouvernement, consiste à rechercher un équilibre sur chaque sujet. Vu la ventilation des portefeuilles, la méthode est mal partie. Le risque : que le fonctionnement collégial vire au rapport d’opposition systématique. Peu après sa nomination, le président Milakulo Tukumuli a défini la ligne à suivre : « réformer » et « redresser notre pays », « on est en mission ». Parce que « la situation économique et budgétaire est absolument catastrophique », a confirmé Laurent Bonnefond.

La première réforme, probablement celle du régime unifié d’assurance maladie et maternité (Ruamm), constituera un test de la solidité du pacte des 28 voix Éveil océanien-Loyalistes-Rassemblement-LR au Congrès. Le projet de texte sorti du gouvernement de Milakulo Tukumuli sera ausculté par les groupes alliés du boulevard Vauban. Toute refonte ou découpe serait mal interprétée au sein de la formation pivot.

Yann Mainguet