Alors que les concentrations en nickel des captages d’eau de l’île des Pins dépassent toujours les maximums autorisés, le gouvernement propose de lancer un appel d’offre CNRT pour conduire une étude bio-géochimique sur l’impact des feux de forêt. Les experts sont convaincus que le feu est à l’origine de cette pollution au nickel, reste à découvrir quels en sont les mécanismes complexes.
L a réponse est très probablement oui, même si les scientifiques n’en n’ont pas encore la preuve. Les feux sont très certainement à l’origine de la pollution de deux captages d’eau qui alimentent en eau potable l’île des Pins, et plus précisément sa partie sud. Dès 2005, la Direction des affaires vétérinaires agricoles et rurales avait proposé aux communes d’établir un diagnostic relatif aux activités autour des captages destinés à l’adduction en eau potable avant de mettre en place un plan de protection des eaux. L’idée était simplement de contrôler les activités dans ces zones afin de prévenir une éventuelle pollution des eaux destinées à la consommation humaine.
La démarche fût engagée en 2011 à l’île des Pins et a été l’occasion d’une série d’analyses détaillées comprenant notamment le nickel. Si les résultats n’étaient pas nuls, ils restaient néanmoins dans la norme de 70 microgrammes par litre appliquée en Nouvelle-Calédonie, correspondant à celle de l’OMS. En France, on applique la norme de 20 microgramme par litre. En Nouvelle-Calédonie, ces analyses sont très rarement réalisées, notamment parce qu’elles ne font pas partie des analyses obligatoires devant être réalisées par les communes qui sont en charge de la qualité de l’eau.
Des dépassements très rares
Selon Bernard Robineau, le chef du service géologie du gouvernement de Nouvelle- Calédonie, la Nouvelle-Calédonie a retenu un seuil plus élevé afin de répondre aux importantes concentrations de notre environnement. Un taux défini par l’OMS adapté aux pays où le nickel est naturellement présent. Le taux de 20 microgrammes retenu en métropole s’explique par le fait que le nickel présent dans l’air et dans l’eau est essentiellement d’origine industrielle et sous forme de composés très toxiques. Ce n’est pas le cas du nickel « environnemental » calédonien qui se présente sous la forme d’oxydes ou de silicates dont la toxicité est « est difficile à mettre en évidence », indique le géologue.
Les résultats d’une première campagne d’analyses, réalisées par l’Igesa (Institut de gestion sociale des armées) et relayées par EPLP, qui exploite un centre de vacances à Kuto, avaient surpris tout le monde. Des dépassements d’une telle ampleur avaient très rarement été observés dans toute la Calédonie, au point qu’une deuxième série d’analyses a été réalisée par la DASS au mois de novembre. Ces analyses n’ont fait que confirmer les premiers tests.
La nature des ressources polluées était toutefois relativement rassurante. Les captages de Tokoin et Wetere sont des captages d’eaux superficielles dans le bas de bassins versants et non pas de l’eau issue de la nappe phréatique. Les observations ont permis de déterminer que les deux bassins versants avaient brûlé de manière récente. Reste à savoir ce qu’il s’est passé et pourquoi ? Si, après un feu ou un décapage, on observe une importante concentration de nickel particulaire dans les eaux de ruissellement, la concentration retombe rapidement. Ce phénomène est régulièrement observé, notamment au pied de massifs miniers en exploitation.
Après le passage d’une équipe pluridisciplinaire à l’île des Pins et des analyses plus fines, cette hypothèse a toutefois été rapidement écartée. « On s’est aperçu qu’il s’agissait de nickel dissous, note Bernard Robineau. Cela signifie que quelque part au niveau du bassin versant, il y a eu une dissolution anormale du nickel dans l’eau nécessitant un processus chimique particulier. »
Plusieurs hypothèses à vérifier
La première hypothèse de travail pourrait être que le feu ait détruit la capacité du sol à fixer le nickel au travers des micro-organismes. La destruction de ces micro-organismes particuliers pourrait faciliter la libération du nickel qu’ils avaient fixé dans les eaux de pluie. La deuxième piste est liée à la présence généralisée et envahissante du pinus, pas forcément adapté au terrain riche en métal. On sait que cette espèce favorise l’acidification des sols. Cette acidification combinée au nickel relâché par les micro-organismes et les cendres pourrait être à l’origine de nouvelles conditions chimiques favorisant la dissolution du nickel dans l’eau de surface.
Le gouvernement a sollicité le Centre national de recherche technique Nickel (CNRT Nickel et son environnement) afin qu’il lance une étude sur la question et teste ces deux hypothèses. Cette question fait d’ailleurs écho à deux autres études CNRT en cours sur la question, l’étude Metexpo qui vise à déterminer l’impact du nickel sur les populations vivant à proximité de massif minier. La population de l’île des Pins est d’ailleurs une des populations cibles de cette étude. Des prélèvements d’urine ont été effectués aux mois de février et de novembre 2016 afin de voir comment ces populations relativement exposées au nickel environnant l’accumulent et comment il entre dans les organismes, par l’air, l’eau ou l’alimentation (tubercules, poisson, coquillages). L’autre étude, Immila, vise à déterminer précisément le cheminement du nickel dans l’environnement naturel, des massifs jusqu’au lagon.
Si les analyses du nickel dans l’eau de consommation sont trop rares, cet épisode suggère toutefois qu’il « serait bon de réaliser un suivi mensuel des captages au pied de massifs qui ont brûlé », estime Bernard Robineau. C’est d’ailleurs ce qui va être fait à l’île des Pins et qui ferait bien de l’être à Bélep, par exemple, où 1 500 hectares ont également brûlé et où l’eau distribuée par le réseau public est principalement de l’eau de ruissellement.
Le problème des feux
Le problème des feux de forêt est régulier et difficilement soluble. Il peut néanmoins être contenu. Cela pourrait être le cas si la lutte contre les incendies était gérée de manière plus efficace. C’est tout particulièrement le cas sur certaines communes qui ne se dotent pas de caserne. Aujourd’hui, deux tiers des 33 communes de Nouvelle-Calédonie disposent de centres d’incendie et de secours. Certaines refusent littéralement de recruter des pompiers, estimant que cela ne sert à rien. C’est le cas de la commune de l’île des Pins, pourtant un des endroits les plus touristiques de Nouvelle-Calédonie. Au-delà des risques courants, les incendies y sont très réguliers et le coût pour la collectivité, qui doit envoyer des moyens en urgence, est d’autant plus élevé que les maires n’assument pas leurs responsabilités en matière de sécurité et de prévention. La saison des feux de forêt a été marquée par trois grands incendies (Bélep 1 500 hectares, l’île des Pins 1 000 hectares, et Ouégoa 1 000 hectares) dans des communes qui n’ont pas de pompiers.
M.D.

