Le corail va mal

Depuis le mois de février, l’alerte a été donnée : les récifs subissent un épisode de blanchissement majeur. Une nouvelle expédition, menée par l’IRD, Institut de recherche pour le développement, sur les atolls d’Entrecasteaux, a confirmé le phénomène déjà observé sur la quasi-totalité des récifs de la Grande Terre et des Loyauté. Entretien avec Claude Payri et Francesca Benzoni, chercheuses à l’institut.

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Quand exactement a débuté le phénomène et quel est l’état des récifs ?

Claude Payri : Nos premières observations datent du 11 février. Les coraux avaient perdu de leurs couleurs et le phénomène est allé crescendo à partir de cette date. Nous avons mis en place un suivi du phénomène dès le 15 février. Depuis cette date, les observations indiquent que le phénomène concerne l’ensemble du territoire en particulier les récifs frangeants de la Grande Terre, les récifs intermédiaires et les récifs d’îlots, les îles Loyauté, l’île des Pins et les récifs d’Entrecasteaux.

Justement, quelle est la situation à Entrecasteaux, où les récifs sont beaucoup plus isolés ?

Francesca Benzoni : Le blanchissement a été observé dans des proportions variables sur toutes les stations étudiées. Les études préliminaires montrent que les récifs intérieurs sont les plus touchés, mais on a aussi observé le phénomène sur les récifs extérieurs. De nombreuses espèces sont concernées y compris celles qui sont considérées comme les plus résistantes. Selon les mesures réalisées par notre collègue Fanny Houlbrèque, on observe également un stress chez les espèces qui ne sont pas encore blanchies. Il était important de faire ces observations dans ces sites qui sont naturellement exposés à des températures plus élevées et avec des structures morphologiques différentes.

À quoi exactement est dû le blanchissement ?

Claude Payri : La perte de couleur provient d’une perte de tout ou une partie des algues vivant en symbiose dans les tissus des coraux et/ou à une diminution des concentrations en pigments photosynthétiques contenus dans ces algues laissant apparaître le squelette calcaire. Le phénomène de blanchissement peut être induit par divers facteurs comme des radiations UV importantes, des salinités réduites… Mais l’élévation des températures de l’eau, de 1 ou 2 degrés, pendant plusieurs semaines consécutives semble être responsable de la plupart des phénomènes observés à grande échelle. Les conditions climatiques anormales que subit la Nouvelle-Calédonie depuis plusieurs mois expliquent principalement l’origine de cet épisode.

Quels effets le blanchissement a-t-il sur la santé des coraux ?

Claude Payri : Un corail qui a blanchi, n’est pas un corail mort : il demeure vivant tant que les polypes sont présents. Cependant, lorsque le blanchissement entraîne la mort du corail, alors le squelette sera colonisé par des algues. Lorsque les coraux survivent, ils sont néanmoins affaiblis et leur rétablissement dépendra de plusieurs facteurs. Le stress subi aura des répercussions sur leur croissance, leur capacité à se reproduire et leur résistance aux maladies. Toute la question aujourd’hui est de savoir quel est le devenir des coraux de Nouvelle-Calédonie qui ont fait face à ce phénomène.

Toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon ?

Francesca Benzoni : Non. La sensibilité au blanchissement et la capacité des coraux à récupérer varient d’une espèce à l’autre. Parmi les 400 espèces présentes ici environ 70 d’entre-elles ont blanchi et correspondent principalement aux plus abondantes, celles qui construisent les récifs.

C’est cette ampleur qui donne une particularité au phénomène actuel ?

Francesca Benzoni : Le blanchissement du corail est un phénomène bien connu et relaté à de nombreuses reprises dans d’autres régions. En Nouvelle-Calédonie l’ampleur actuelle du phénomène est effectivement inédite.

Justement que peut-on faire concrètement pour protéger nos récifs ?

Francesca Benzoni : Même s’il y a une reprise des coraux, il faut bien se rendre compte qu’ils seront affaiblis, comme un humain qui se remet d’une maladie. Ils ne vont pas pousser aussi bien, se reproduire aussi vite, car leur énergie est mobilisée pour leur survie. Ce que l’on peut faire à notre niveau, c’est étudier, comprendre, observer l’évolution dans le temps, voir aussi les conséquences que cela aura sur l’ensemble de l’écosystème : la richesse en invertébrés, poissons, etc. Ces coraux vont- ils être en capacité de récupérer leur vivacité ? À quelle vitesse ? Ou bien est-ce qu’ils sont condamnés à mourir ? C’est un phénomène extrêmement complexe qui mérite toute notre attention pour faire avancer les connaissances.

Claude Payri : Étudier un phénomène de cette complexité est du domaine de la recherche et le réchauffement annoncé nous laisse penser que d’autres épisodes de cette nature se reproduiront, de plus en plus fréquemment. Seules des mesures visant à réduire le réchauffement pourraient limiter dans l’avenir ces événements de blanchissement.

Quels sont les moyens mobilisés localement ?

Claude Payri : Le gouvernement a réagi en mettant à disposition le navire Amborella pour étendre les observations aux récifs d’Entrecasteaux. La province Sud, de son côté, a mis déployé ses moyens pour acquérir, dès que les conditions le permettront, des images aériennes, essentielles pour évaluer la situation. L’IRD mobilise plusieurs chercheurs de disciplines différentes pour étudier le phénomène. Des fonds ont été sollicités auprès de l’Ifrecor et des ministères de tutelle.

Propos recueillis par C. Maingourd

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Un spectacle accablant en Australie aussi

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Selon les résultats d’une récente expédition aérienne, la partie nord de la Grande Barrière de corail, le plus vaste récif du monde également inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, est, elle aussi, touchée par une décoloration massive. L’épisode a débuté un mois après celui observé en Nouvelle-Calédonie. Et la catastrophe est, ici aussi, plus sérieuse qu’on ne l’imaginait avec 95 % des récifs de coraux gravement touchés. Les niveaux importants de décoloration sont observés le long d’une ligne de 1 000 kilomètres et seulement quatre récifs sur les 520 observés au nord de Cairns jusqu’au détroit de Torrès semblent épargnés. Il y a par ailleurs un niveau « substantiel » de mortalité.

Il s’agit, dit-on, du pire épisode de blanchissement jamais observé, plus grave encore que ceux observés en 1998 et 2002. Le scientifique Terry Hughes, qui faisait partie de l’équipe de recherche, a parlé du « plus triste périple de recherche de (sa) vie ». « Cela va changer pour toujours la Grande Barrière de corail », a-t-il ajouté.

Le gouvernement australien a immédiatement annoncé la levée de fonds supplémentaires pour protéger la Grande Barrière. Parmi les mesures utilisées, notamment le contrôle des pollutions ou encore un programme d’éradication des étoiles de mer mangeuses de corail (acanthaster). « Insuffisant », clament les scientifiques, qui estiment ne pas avoir été écoutés malgré les preuves apportées depuis 20 ans sur les conséquences du réchauffement climatique.

Scientifiques et défenseurs de l’environnement se soulèvent par ailleurs contre la décision du gouvernement du Queensland qui n’a pas hésité, en pleine crise du corail, à octroyer dimanche des licences d’exploitation minière au groupe indien Adani pour un gigantesque projet de mine de charbon, qui deviendrait l’une des plus vastes au monde…

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