Le centre Tjibaou en mal de politique culturelle

En proie à des difficultés budgétaires, l’ADCK-Centre culturel Tjibaou ne produira pas de spectacles cette année. Guillaume Soulard, directeur artistique, plaide pour une nouvelle dynamique, une refonte de l’action de l’établissement et, plus globalement, de la politique culturelle du pays.

 

♦ Une baisse des ressources…

La dotation que verse la Nouvelle-Calédonie au centre Tjibaou (420 millions de francs) couvre à peine les frais de fonctionnement (salaires, entretien, électricité, eau, etc.) À son ouverture, en 1998, elle représentait plus du double. « À l’époque, je pouvais mettre dans une production de spectacle deux fois ce que j’ai eu l’année dernière pour faire l’ensemble de la programmation », indique Guillaume Soulard. Mais pour le directeur artistique, en poste depuis 2011, le plus difficile ne réside pas tant dans les coupes budgétaires que dans le manque d’anticipation qui affecte la saison culturelle, planifiée dès l’année précédente. « Le vrai problème, c’est de ne pas savoir quand la Nouvelle-Calédonie va voter son budget. Là, on a voté le nôtre avec le risque qu’il ne corresponde pas à ce que l’on va recevoir. »

 

♦ … qui affecte la programmation

Conséquence, le centre culturel a abandonné l’idée d’imaginer de gros projets. « On n’a plus les moyens d’inviter des artistes internationaux ou régionaux en résidence et on peine à soutenir les créateurs locaux », poursuit Guillaume Soulard. Et, pour la première fois cette année, le centre Tjibaou ne produira aucun spectacle. Le dernier remonte à 2021, dans le cadre des vingt ans de la compagnie de Richard Digoué. « En ce moment, mon activité principale, c’est de louer la salle », ironise le directeur artistique.

L’humoriste D’Jal sera sur la scène Sisia en avril, les élèves du Conservatoire de musique et de danse en juillet, « Fin bien ensemble », de Jenny Briffa, en septembre, l’école Tahiti Nui en novembre, etc. Même les dernières pièces de Pierre Gope sont financées grâce à des aides de la MAC, Mission des affaires culturelles, c’est-à-dire l’État. Les trente ans de sa compagnie sont annoncés pour le mois de mai, en partenariat avec le Théâtre de l’île et, en prévision avec l’université, une anthologie des textes du metteur en scène. « On arrive à trouver des endroits où on est dans nos missions, l’ADCK soutient des projets en sous-main. C’est une action de fond qu’on sera amenés à faire de plus en plus, je pense. »

 

♦ Caféteria et boutique à l’extérieur

Le centre Tjibaou, une coquille vide ? L’expression était déjà utilisée en 1998, quand Guillaume Soulard est arrivé. L’impression serait due, selon lui, à une erreur, celle d’avoir fait payer l’accès au site. « Au tout début, il n’y avait pas de billetterie à l’entrée, le centre était une espèce de jardin public. » La cafétéria, faute de clients, a fermé. La boutique, qui n’était pas rentable, a subi le même sort. « L’idée, peut-être qu’on y arrivera dans quelques années, c’est d’avoir une boutique et une cafétéria dans un bâtiment à l’extérieur, comme cela se fait dans beaucoup de musées, qui sont accessibles sans avoir à payer l’entrée. Mais cela demande de l’investissement de départ. »

Pour attirer le public et rendre les lieux plus vivants, des « stratagèmes » sont mis en place. Le marché des femmes rurales en est un. L’entrée est gratuite, l’événement rassemble entre 500 et 800 personnes en une matinée. « Cela donne une excuse pour venir et peut-être découvrir une expo. » Pierre Gope en est un autre. Le dramaturge propose un spectacle chaque année. « La consommation culturelle relève beaucoup de l’habitude. Cela devient un rendez-vous, on ne se pose plus la question, on y va, on a confiance. »

 

♦ Penser la culture autrement

« J’ai l’impression qu’on disparaît du paysage et ça, c’est un peu dur à vivre, regrette Guillaume Soulard, qui estime que les politiques ont délaissé l’ACDK. Son projet est à l’agonie, pas seulement pour une question d’argent, mais par manque de considération. À un moment donné, il faut trancher. Si on n’en veut plus, il faut arrêter, il ne faut pas maintenir quelque chose qui est en train de mourir comme un poisson sur le platier à marée basse. »

Plus globalement, se pose la question du développement de la culture calédonienne. « La politique culturelle a été pensée il y a trente ans et la Calédonie a changé. Quel est le projet, qu’est-ce qu’on priorise et quels outils sont mis à disposition ? » L’ADCK a entamé un travail de son côté.

L’agence étudie la possibilité de mutualiser des services, comme l’informatique ou l’entretien des jardins, avec d’autres établissements tels que Bernheim, afin de faire quelques économies. « On pourrait aussi imaginer qu’il y ait un guichet de l’ADCK à la bibliothèque ou dans le futur musée. » Et pourquoi pas un seul et même établissement pour diriger les collections d’art calédoniennes ? « On pourrait ainsi exposer nos collections indifféremment au musée ou à Tina. Si c’était la même maison, cela ne se mettrait pas en concurrence mais en synergie. »

 


La programmation prévue en 2022

– « Mue », dans le cadre de l’exposition « Forêt » (février)

– Spectacle de l’humoriste D’Jal (Sonia Aline production – avril)

– « La Légende » de la compagnie Nyian de Richard Digoué (avril)

– Pierre Gope : anniversaire des trente ans de la compagnie Cebue, en coproduction avec le Théâtre de l’île (mai) et création d’un nouveau spectacle (octobre).

– « La véritable histoire d’un bateau nommé Île de lumière » (compagnie Karavane Spoutnik – tournée sur la Grande Terre – juin)

– Exposition de photographies d’Ito Waia (production de la bibliothèque Bernheim – juin)

– Gala de danse du conservatoire (juillet)

– « Terre de punition » (compagnie Mik Mak – tournée dans le Nord – juillet)

– Festival Jazz à Nouméa (production ADCK – Musical Prod)

– Loyalty Island Festival (août)

– « Fin bien ensemble » de Jenny Briffa (septembre)

– Festival Caledonia (24 septembre)

– Festival Francofolies de Nouméa (septembre ou octobre)

– Festival Anûû-rû âboro (deux soirées de projection – octobre)

– Exposition de Nicolas Molé (production de l’IRD – octobre)

– « Justice » (création avec la compagnie le Joli Collectif – Vincent Collet – en collaboration avec la mission aux affaires culturelles de l’État.

– 20 ans de l’association Tahiti Nui (novembre)

– Et aussi : le marché des femmes rurales le dernier dimanche du mois, des conférences, des lectures de contes, le lancement du nouveau site web de l’ADCK-CCT prévu à la fin du mois et la mise en ligne de tous les numéros de la revue Mwà Véé.

 

Anne-Claire Pophillat (© A.-C.P.)

 

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